La guerre de Trente Ans

La guerre de « Trente ans » en Lorraine  (1631 – 1661).

Une guerre oubliée

La campagne du maréchal de Chatillon

 

          Préliminaires

         <<La Lorraine, si riche si heureuse, si respectée sous les règnes des ducs Charles III et Henri II allait voir succéder à tant de prospérité des calamités inouïes. La peste, la famine et la guerre devaient s'unir pour faire un désert du plus beau pays d'Europe>>.

            En tenant ce langage, l'historien Auguste Digot, n'est qu'un écho affaibli des cris de détresse  échappés aux contemporains des terribles événements dont la Lorraine fut victime au XVIIème siècle.

            Tous les chroniqueurs de l'époque font entendre des sanglots capables de donner une indicible angoisse à la postérité des récits tous plus horribles les uns que les autres.

            Après avoir dépeint les souffrances de la Lorraine pendant les années 1633-1634, le marquis de Beauvau ajoute: <<L'an 1635 apporta encore de plus grandes calamités que la précédente et acheva de ruiner ce malheureux pays, parce la Lorraine fut inondée de toutes les bêtes dont parle l'Apocalypse, savoir l'écume des nations polonaises, hongroises, bohémiennes, suédoises, allemandes, lorraines, françaises, italiennes, espagnoles, à qui le duc Charles IV la laissa à l'abandon>>.

            Pendant des années elles piétinèrent en tous sens notre pays y promenant le meurtre, l'incendie, la dévastation sous toutes ses formes, le brigandage et le cynisme raffiné des plus immondes turpitudes. Les ruines accumulées par le fer et le feu, les exactions et les concussions éhontés transformèrent la Lorraine en un immense désert dans lequel les loups pullulèrent et vinrent ajouter leur férocité à celle des soudards et des ravages de la peste et de la famine.

            Henri Lepage dans son ouvrage "La dépopulation de la Lorraine au XVIIème siècle" nous dit que la Lorraine perdit, selon les endroits, entre 60% et 90% de sa population (estimée à 800000 habitants avant cette guerre) que 80 villages furent rayés de la carte. Des villes furent prises et reprises plusieurs fois, leurs fortifications rasées. La plupart des châteaux, maisons fortes, les moulins, les scieries, les hameaux, les fermes isolées de la région furent également détruits.

          Pourquoi cette guerre ?

          Succinctement:La guerre de Trente ans débute en Europe en 1618 entre les états allemands protestants et la maison de Habsbourg, catholique. A part quelques opérations ponctuelles la France s'était maintenue à l'écart. Mais à partir de 1634, ses alliés, les princes protestants du nord de l'Allemagne et les Suédois également protestants, subissent des revers face aux Habsbourg. Pour maintenir l'équilibre, la France s'engage dans le conflit.

          La Lorraine duché indépendant séparant la France et l'Empire, était depuis longtemps convoitée par les deux puissances. Les évêchés Metz, Toul, Verdun, autonomes étaient déjà, depuis 1552, sous domination française.

            Les ducs Charles III, Henri II avaient su garder une certaine neutralité entre ces deux voisins. Leur successeur Charles IV, inconstant, mêlé à toutes les intrigues, offensant personnellement Richelieu et Louis XIII, s'allia avec les impériaux. Richelieu ne cherchait que cette occasion pour s'emparer de la Lorraine. En 1637, le maréchal de Chatillon mène campagne contre le Luxembourg espagnol qui dépendait des Habsbourg..

           Dans notre secteur

            Fin 1635, début 1636, notre région fut envahie par une troupe de 6 à 7000 barbares, Croates, Polaques et Hongrois, commandés par Jean de Werth (En juin 1632, il avait envahi la Picardie. Ses cavaliers répandirent dans le pays une si grande terreur <<qu'il suffisait de prononcer son nom pour épouvanter les enfants>>). Les mémoires du temps sont pleines de récits contenant des faits d'une atrocité inouïe.

            Jean Delhotel, curé d'Avioth, s'étend longuement et douloureusement sur les exactions, tortures, viols, incendies, meurtres, exercés par ces cruels bandits:

            "Les habitants sont contraints de fuir à tout moment de lieu à aultre pour se soustraire des mains inhumaines de ceux qui les questent comme loups ravissans et les pourvans surprendre les tuent et massacrent, les bourellent par toutes sortes de gehennes et martirs, pour les rançonner sur leurs immeubles et les forcer à découvrir les trésors qu’ils imaginent cachés, ou bien encoires par le seul plaisir de veoir leurs morts et tourments, de rostir et bruler a petit feus hommes faits, femmes, enfants, jusques a lever et escorcher les semelles ou la peau des plantes, percer les extremitez des doigts et au travers des ongles avec des fers aigus, planter des épingles entre les ongles et le vif, déchiqueter et détrancher le corps à coups menus, lents, et dispenser, verser de l’eau bouillante dans l’estomach et les entrailles par une corne percée enfoncée dans le gosier, les brusler avec des fers ardens et embrasez aux parties viriles et aultres endroits du corps, les crever en leur marchant et frappant sur le ventre, les pendre aux foyers, fumiers et cheminées pieds en contre-haut, testes contrebas, les fouetter par tout le corps et les meurtrir avec des nerfs de bœufs…… et de toutes ces vilainies faire suivre la mort, ce sont espèces et exploits de leur cruaulté desquels les exemples sont advenus et adviennent encoires".

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          Plus loin : " Que n’avons-nous point veu en l’an 1636, l’an que nous disons de la mortalité, l’an des Gravattes (Croates), l’an de cruauté, de martirs exercés par ces cruels et barbares à l’endroit des créatures, séjournant si loingt temps dans ce pays, depuis la Noël (1635) jusque à la Saint Jean (24 juin 1636), en tourmentant, molestant, rançonnant, blessant, tuant les personnes, les fassant souffert des tourments incroiables, que la plus parte en sont morts, après avoir pillés, et emportés tout ce qu’ils avoint, en la meilleur partie.

            L’église de Meix-devant-Virton a même été au début de cette année-là le théâtre d’un drame épouvantable : Vous aurez ouï, comme j’espere, de grand désastre et incendie qui se fut passé en l’an susdit 1636, en l’eglise et village de Meix, proche Verton, causé par ces cruels tirants et barbares Gravates et Polacques, attaquant et forçant les pauvres refugiés dans ceste eglise, qui se deffendoint courageusement jusque a la mort, jaçoit (bien que) cependant impuissants contre un si grand nombre de cruels barbares enragés, convosqués de touttes parts pour exercer les furies de leur rages, comestant une si  funeste action que de brusler ladite eglise, et village dudit Meix, encore assé extendu, qu’a peine y at il resté une maison enthière ; dans laquelle eglise les habitans et aultres estoint refugié, et y ont esté bruslés et consommé plus de trois (cent) persones, avec leurs commodités (biens) , y refugiés. Aucuns y refugiés avec les aultres, ont esté delivrés de cette combustion, au peril toujours de leur vie. Reclamant la glorieuse Vierge Nostre Dame d’Avioth a secour, se jettant par une fernestre de la tour, de hault en bas, passant au travers et parmi cette race maudite, ont eu la vie reservé, aucuns sans estre blessés, aultres blessés a mort, qui ont ésté depuis gueris. Et ont tous esté ici faire leurs actions de graces, attribuant leur vie a Nostre Seigneur par les faveurs de la glorieuse Vierge Nostre Dame d’Avioth, tous lesquels j’ai veus, coignus et entendus dire veritable ce que desus. Cruauté admirable qu’en ceste combustion ces enragés tirans ont rosti en broche des personnes. Quis unquam audivit talia (chose inouïe)". Lui-même, se rendant à Thonne-la-Long fut poursuivi par quelques uns de ces soudards. Il n'eut que le temps de se jeter à l'eau, sous un pont <<sous le péril de nier (de se noyer)>>

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            Le roi Louis XIII s'était fait reconnaître souverain à Verdun, au préjudice de l'évêque qui jusqu'alors possédait des droits régaliens. Celui-ci, François de Lorraine, parent de Charles IV, duc de Lorraine, ne crut pas devoir se laisser dépouiller de ses prérogatives attachées à son siège depuis de longs siècles. Voulant s'opposer à la politique française, il embrassa le parti du duc et dans le but d'aider celui-ci à récupérer ses états, il fit venir l'armée dont nous avons parlé plus haut. Malheureusement, elle était composée de gens de sac et de corde, avide de pillage, changeant de drapeau au gré de leurs intérêts.

            Dans les premiers jours de 1636, une troupe de ces Croates, au nombre de cinq à six cents hommes, sous la conduite de trois véritables bandits, Fourcasse, Zollani et Collorédo tombèrent inopinément sur Juvigny, Louppy et les villages voisins. Ils les pillèrent consciencieusement, tuant ceux qui refusaient ou différaient de leur donner ce qu'ils désiraient, incendiant les maisons, après les avoir dévastées.

            Au commencement de mars, les Croates quittent le pays de Montmédy, se dirigent sur Verdun. Après avoir traversée la Meuse à Vilosnes, ils arrivent à Brieulles, où ils sommèrent la communauté de leur livrer cent pistoles si on voulait éviter leur furie. Les habitants répondirent fièrement qu'aux ennemis de leur patrie, ils n'avaient à offrir que de la "poudre et du plomb par le bout du mousquet".

            Une telle réponse devait provoquer une sévère répression. Aussi les habitants cherchèrent un refuge dans leur église, depuis longtemps fortifiée à la manière d'une forteresse. Les paysans de Vilosnes, Sivry et de Dannevoux, chassés de leurs demeures se réfugièrent avec eux.

            L'assaut fut donné le 4 mars. Les assiégés soutinrent le choc avec tant de vaillance qu'ils finirent par lasser la patience des assaillants. Ceux-ci se vengèrent de leur insuccès en brûlant les maisons du village. Quelques habitants de Brieulles, sortis secrètement de l'église pour aller porter secours à leur demeure en feu, tombèrent entre les mains des Croates qui les massacrèrent et découpèrent leurs cadavres en morceaux.

            A Dannevoux, l'un des barbares ayant découvert, cachées dans une maison abandonnée, dix-sept femmes, dont plusieurs étaient enceintes, les tua toutes successivement sans que ces pauvres victimes opposassent la moindre résistance. Au sortir de cette boucherie, le misérable rencontra un de ses coreligionnaires, et lui montrant son sabre tout dégoutant de sang, il se vanta de son épouvantable exploit. Indigné, celui-ci lui tira un coup de pistolet au visage en disant: "Jamais plus cela ne t'arrivera" (Manuscrit du P. Guinet).

             Les Croates poursuivirent leur route sanglante jusqu'à Montfaucon qu'ils pillèrent, ainsi que dix-sept villages des environs. Le 6 juin, l'église paroissiale était livrée aux flammes, et la plupart des habitants qui s'y étaient réfugiés, périrent dans l'incendie.

            Les malheureux habitants des campagnes dépouillés de tout, sans asile  et sans pain, étaient contraints de se réfugier dans les fossés et demi-lunes de Stenay, les portes de la ville restant fermées.

            Sachant que cette place était gardée par un régiment de cavalerie, les Croates, au nombre de 400 cavaliers, vinrent s'embusquer autour des remparts. Quarante d'entre eux enlevèrent un troupeau de mouton qui paissait dans la prairie: une troupe de cavalier opéra inutilement une sortie pour empêcher ce pillage.

            Le jour de Pâques, dès le matin, le régiment de Querquois et celui de Chéhéry, logés à Laneuville, furent avertis secrètement que les ennemis se préparaient à les attaquer. Sur-le-champ, ils se retranchèrent dans la maison forte du seigneur de Boulain, où ils soutinrent courageusement l'attaque. Le fils d'un commandant croate ayant été tué pendant qu'il s'efforçait de mettre le feu au château, les ennemis déconcertés, se retirèrent. De là, ils gagnèrent Mouzay. A leur approche, les habitants se réfugièrent dans l'église. "Quoiqu'une partie des leurs, ajoute Denain, déjà montés sur le toit, aient commencé à y mettre le feu, ils furent obligés de renoncer à leur entreprise. Les habitants furent quittes pour leurs cloches cassées- les meilleures du pays - et pour l'incendie d'une partie de leurs maisons".

             Le capitaine Fourcasse, dont nous avons parlé plus haut, avait à Louppy son quartier général, d'où il ravageait tous les environs. Les habitants, doutant de la probité d'un tel hôte, avaient mis en sûreté leurs meubles et leur bétail derrière les solides murailles du château. La convoitise du soldat-bandit ne pouvait qu'être excitée par les appas du butin. Il résolut donc de tenter une entreprise contre la forteresse. Mais Simon de Pouilly, le propriétaire et ancien gouverneur de Stenay, redoutant les hasards d'un siège, fit offrir à Fourcasse une somme de 2500 livres, s'il voulait renoncer à son dessein. Le capitaine ayant accepté, M. de Pouilly fit signer aux habitants une obligation de cette somme. Mais l'arrivée des Français, peu de temps après, changea la face des affaires; les Croates quittèrent le pays et la somme ne fut jamais payée.

            Voyant l'absolue nécessité de garantir les frontières, Louis de Bourbon, surnommé le comte de Soissons (alors réfugié à Sedan: il complotait contre Richelieu. Anecdote: lors de la bataille de la Marfée, près de Sedan, (1641) contre le maréchal de Chatillon; il avait la fâcheuse habitude de relever la visière de son casque avec son pistolet, il fit une dernière fois ce geste machinal, le coup partit, le tuant sur le coup), qui venait de recevoir un commandement contre les Espagnols, arriva le 20 mai à Stenay, à la tête d'une armée de 5000 fantassins et de 2000 cavaliers. Après avoir passé ses troupes en revue dans la prairie de la Meuse, il les répartit à Stenay, Luzy, Cesse, Laneuville, Wiseppe, et Villefranche, dans le but de les faire reposer quelques jours. De là, il se rendit à Mouzon, où il apprit que les Croates étaient campés à Sachy, non loin d'Ivois (Carignan). Il les rejoignit.

            "Le combat fut rude, raconte le P. Delahaut (Annales d'Ivois-Carignan). Les ennemis y perdirent plusieurs d'entre eux et furent mis en déroute. Le jour même (31 mai) ou le lendemain, ils malmenèrent cent cinquante hommes du sieur de Vaubecour et sans la compagnie d'Entragues et leur peu d'habileté à profiter de l'occasion, le mal eut été encore plus grand. Outre la perte d'un grand nombre d'hommes, ils firent celles de leurs timballes encore inconnues en France et de tous leurs bagages. Leur général laissa et on trouva dans le camp son bâton de commandement. C'était une petite masse d'argent de sept ou huit marcs que le comte de Soissons envoya au roi en signe de victoire".

            Sept jours après, le comte revenait de Stenay afin de chasser les bandes de Croates qui infestaient encore les environs et principalement Juvigny. Le soir de son arrivée, il soupait, entouré de son état-major, sur la chaussée qui traverse la prairie reliant Stenay et Laneuville, puis partait sur le champ pour donner la chasse aux ennemis. Ceux-ci, surpris d'une telle promptitude, se retirèrent d'eux-mêmes sans essayer le combat.

            A tant de maux qui accablaient les Lorrains, vint se joindre une calamité non moins terrible, celle de la peste. "Ordinairement, dit le P. Guinet, les fléaux de Dieu se suivent et ne se ressemblent guère seuls. Cette mesme année, la peste s'empara presque de tout le pays et fut si furieuse et s'étendit si bien partout le pays, qu'elle fut appelée l'année de la peste aussi bien que l'année des Croates".

            A Stenay, la contagion se manifesta vers la fin de Juillet. En cinq mois, plus de 10000 personnes succombèrent dans la région. Ce fut un affolement. Parmi les personnages de marque qui, d'après Denain, furent vraisemblablement victimes de la peste, on cite: l'ancien gouverneur de Stenay, Simon de Pouilly; messire Nicolas Pognon, curé de Stenay; Bon Thomas, capitaine des portes; tous morts le même jour.

            La peste ne cessa qu'au milieu de novembre.

 

               Malgré la famine qui sévissait de toute part, puisqu'il n'y avait plus de bras pour ensemencer les terres, le gouvernement ne craignit pas d'imposer une nouvelle charge aux habitants de Stenay. Une ordonnance royale du 13 septembre les obligeait à fournir la subsistance, l'entretien, la solde même à la garnison. Cette charge pesa sur eux jusqu'au 26 décembre suivant..

             Dans le courant d'octobre 1636, les garnisons ennemies d'Yvois et de la Ferté firent des courses aux environs de Mouzon, friandes de raisins et de vins nouveaux. Elles vinrent ensuite dans les vignes de Stenay pour y faire la vendange. Le sieur de Thibaut, avec un corps de cavalerie, sous la conduite de St Airand, fut leur donner la chasse et aux paysans qu'ils avaient emmenés avec eux et leur fit abandonner tous les paniers, tonneaux, cuves et charrettes qu'ils avaient. Comme ils étaient obligés de passer sur un pont pour se retirer à Yvois, les Français qui les y attendaient, les attaquèrent, leur tuèrent 62 hommes et en firent noyer 50 et en prirent grand nombre. St Airand périt dans cette action. (Denain)

            La région de Montmédy était livrée au pillage par un ramassis de vagabonds protégés par le seigneur du fief de Hugne, près de Juvigny. Claude-Charles de Housse, quoique vassal de Stenay, voyait sans doute avec peine l'occupation française s'étendre et prendre racine autour de lui. Dans le but d'y mettre obstacle, il ne craignit pas de s'allier à des gens sans aveu. Où trouver d'ailleurs des troupes régulières et disciplinées.

            "Après s'être emparé de plusieurs châteaux aux environs, dit Denain, ces vagabonds se mirent à piller les habitants de leur village et des villages voisins qui n'osaient plus quitter leur foyer; à voler tous les voyageurs et passants, ce qui rendait les chemins forts dangereux, le pays impraticable et ruinait le peu qui restait de commerce."

            A cette bande de pillards, ne tarda pas à se joindre un parti ennemi. Ainsi renforcée, la troupe passa la Meuse le 8 mai, tomba inopinément sur le village de Beaufort qu'elle pilla et brûla presque entièrement. Après avoir, par surcroît, ravagé Beauclair, Halles et Wiseppe, les soldats se trouvèrent dans la prairie de Stenay, où ils enlevèrent le troupeau de vaches de la ville: perte qui fut estimée à plus de 12000 livres.

          La campagne du maréchal de Chatillon

            Instruit de tous ces faits, dans une lettre adressée au maréchal de Chatillon, le 2 mai, Louis XIII avait écrit: "ayant sceu qu'il y a plusieurs petits châteaux le long de la rivière Meuse, à la faveur desquels les ennemis font des courses sur ma frontière et aportent beaucoup de ruines et incommodités à mes subjects, je vous faict cette lettre pour vous dire que vous assembliez des troupes pour aller réduire les châteaux et lorsque vous vous en serez saisy, de les faire garder si vous voyez qu'ils sont advantageux ou de les faire raser si vous le trouvez pour le mieux et je veux que vous vous assuriez par ce moyen là la frontière avant de vous éloigner et de vous engager en de plus grandes affaires".

            Le 5 mai, le maréchal de Chatillon, reçut l'ordre de rassembler ses troupes à Sainte-Menehould. Les chiffres concernant l'effectif de son armée varient entre 8 à 10000 hommes de pied et à 6000 chevaux.

            Il avait pour lieutenant-général Manassès de Pas (anecdote: lorsque l'on vint annoncer à Henry IV, la mort de son père, l'un de ses plus braves officiers. "Ventre -saint-gris! s'écria le Béarnais, j'en suis fâché. La race est bonne, n'y en a-t-il plus? - Sire, la veuve est grosse. - Eh bien! le ventre aura la pension!" (qui était de mille écus). C'est ainsi que Madeleine de Lafayette put élever son fils, marquis de Feuquières, alors gouverneur de Verdun). Trois maréchaux  de camp: Charles-Antoine de Ferrières, marquis de Sauveboeuf, vieil officier de cavalerie parvenu lentement à ce grade; Henri-Robert de Gigault, marquis de Belle-Fonds et le sieur de Troisvilles. Parmi les colonels il faut mentionner Claude de Létouf, baron de Sirot et le baron de Dannevoux.

            Le maréchal était également accompagné de ses deux fils: le comte Maurice de Colligny et le marquis d'Andelot, qu'il voulait initier à l'art de la poliorcétique (siège des villes).

             Un conseil de guerre s'était tenu à Sainte-Menehould le 12 juillet. Le maréchal de Chatillon se dirigea vers Stenay et Gigault de Bellefonds était chargé de "nettoyer la Meuse". Celui-ci partit aussitôt avec 3000 fantassins, 1200 cavaliers et 2 canons. Après être passé par Dannevoux, l'armée française devait traverser la Meuse sur un pont situé au-dessous de  Vilosnes <<où il y avoit garnison ennemie, laquelle avançoit d'ordinaire jusqu'à 3 lieues et plus pour aller incommoder par ses courses les villages d'autour et empeschoit tellement tout le commerce de la Meuse qu'aucun bateau n'y pouvait passer. La garnison de Vilosnes fut sommée de ce rendre mais << les assiégez n'avoient répondu que de mousquetades, témoignans par là et leurs rodomontades une grande résolution à se défendre jusqu'à l'extrémité, sur l'asseurance qu'ils prenoyent en l'épaisseur de leur tour flanquée de quelques guérites et environnée d'un fossé>>.

            Nicola Jacquemin de Villers, gouverneur de cette forteresse, zélé partisan de Charles IV, duc de Lorraine, refusa l'accès du pont aux ennemis. Mais, raconte Jeantin, l'artillerie eut raison de cette téméraire résistance. Les chaines du pont-levis sont brisées, les herses s'abattent et le malheureux gouverneur est pris et couvert de blessures mais encore vivant. Son arrêt ne tarda pas, et le maréchal le fit pendre immédiatement aux créneaux du château avec deux de ses fils. Ses biens furent confisqués et adjugés par décret à la barre de la chambre des réunions de Metz (Jeantin, Manuel de la Meuse).

            La tour de Vilosnes comptait soixante-quinze hommes de pied et vingt-cinq cavaliers. La pluparts des survivants purent gagner Damvillers après avoir été désarmés. Sur ordre du maréchal, Bellefonds et les siens firent sauter la tour et "ils n'y ont pas laissé une pierre sur l'autre au grand contentement de tout le voisinage".

            Alors que se déroulait le siège de Vilosnes, les Français avaient dû s'attaquer à l'église de Sivry "qui était gardée par un capitaine, un lieutenant et  trente soldats qui eurent bien l'assurance d'attendre le canon, mais voyant les canons de 33 livres de balles, la garnison battit la chamade et demanda  à parlementer".(Battre la chamade: c'est faire savoir, à l'ennemi, avec la trompette et le tambour, qu'on a décidé de céder ou de traiter...) 

          Les deux rives de la Meuse étaient saccagées.

          Le roi était conscient de ce problème. Un fonds de 18000 livres, à compléter par des redevances et des corvées, fut mis à la disposition de Dosny, intendant des fortifications et des finances pour la province de Champagne. Sa commission indiquait en ces termes les travaux à faire:

          << Les courses que les ennemis font sur nos subjects de ladite province de Champagne par les gays de la rivière Meuse qui sont en grand nombre de ce costé là nous ayant obligé de songer au moyen de les en empescher, nous avons considéré qu'il n'y en a point de plus seur ay de plus facile que de faire construire des tours sur ces passages qui sont au nombre de trente-huit et de les faire garder par dix hommes chacune, sçavoir par deux soldats et un sergent qui seront tirez des garnisons voisines et sept hommes de milice qui seront fournis tour à tour par les villages et bourgs exposés aux courses ennemies >>.

          Cet ordre ne paraît pas avoir immédiatement été exécuté, car il fut renouvelé le 18 avril 1646. Fabert nommé en 1642 gouverneur de Sedan, attachait un grand prix  à ces redoutes: il en avait construit également sur les bords de la Chiers.

          Le nombre de ces tours était réduit à douze dès 1655, car à cette date Fabert proposait <<d'imposer 4200 livres sur les sujets du Roy d'entre Aisne et Meuse protégés par le moyen des tours que Sa Majesté a ordonné estre restablies le long de la rivière de Meuse et estre gardées par un nombre suffisant de gens de guerre pour empescher les courses ennemies en deça de ladite rivière, et ce jusques au nombre de douze tours.

          <<Imposer et lever sur les sujets de Sa Majesté qui contribuoient au Luxembourg la somme de 13860 livres par chacun au pendant que la guerre durera pour le paiement de la subsistance de cent trois soldats, unze sergent et un lieutenant qui tiendront garnison dans les douze tours estant le long de la de Meuse, savoir ledit lieutenant et quinze soldats dans la tour de Dun, un sergent et huit soldats à chacune des unze autres tours et à raison de vingt sols par jour audit lieutenant, douze sols à chacun des unze sergent et six sols à chacun des 103 soldats (1155 livres par mois).

          Ces douze tours sont portées sur une carte du Verdunois éxécutée en 1706 par Jaillot, géographe du roi, comme existant à cette époque; ce sont les suivantes: Tour de Lestane; Tour de Pouilly; Tour d'Inor; Tour de Martincourt; Tour de Sassay; Tour sur la rive gauche, touchant à l'ile de Dun; Tour de Villone; Tour de Consenwe (Consenvoye); Tour de Regneville; Tour de Champs; Tour de Charny; Tour de Tierville.

          Le cours de la Meuse était  ainsi fortifié de Mouzon à Verdun.

          La tour de l'Ile de Dun existait encore au commencement du siècle (XIXème): plusieurs habitants en ont conservé le souvenir. Elle est d'ailleurs mentionnée dans une lettre adressée par le général baron Radet, chargé en 1814 de la défense de la Meuse, au prince vice connétable, major général:

         

          Grande Armée, le 25 ,janvier 1814.

          <<Je dois faire couper sous deux jours les trois ponts existant entre Verdun et Dun. Je placerai une compagnie entre les deux ponts de Dun qu'il sera facile de garder et de défendre en ôtant quelques planches ou madriers qui seront superficiellement replacés en long pour le passage de l'infanterie et que l'on retirera à volonté en cas d'attaque.

          <<Il y a une ancienne redoute sur la rive gauche pour défendre le second pont qui peut servir à nos besoins aux troupes que pourrait envoyer le maréchal duc de Turenne (Tarente) et aux gardes nationales que je vais créer sur la rive droite>>.

          Le pont qui conduit de la gare à la ville porte aujourd'hui encore le nom de pont de la Tour (Robinet de Cléry, Première occupation de la Lorraine par les Français, 1632-1641).

             Bellefonds se porta ensuite sur le château de Murvaux qui subit le même sort: le gouverneur fut pendu, probablement pour ne pas avoir voulu céder aux sommations de se rendre. Puis, le 21 juillet sur Louppy:<< Le lendemain, trois gros canons commencèrent à battre la forteresse médiévale et tirèrent cinquante à soixante coups. Bientôt, la place fut contrainte de se rendre aux conditions imposées par la France et le capitaine et les officiers de la garnison en sortiroient, l'épée au costé, les soldats baston à la main, avec leurs femmes et les païzans seroient conduicts jusqu'à Mommédy par escort française >> mais les militaires français figurant parmi les défenseurs n'avaient pas été compris dans cette capitulation. Le vieux château fut démoli le 24. (On ne toucha pas au château-neuf, édifice de la Renaissance tardive, de grande qualité, conservé jusqu'à nos jours. La Gazette de France nous précise qu'il appartenait alors au sieur de Verveins: << Lequel château on ne jugea pas à propos de démolir, tant pour sa beauté, que pour ce qu'on peut toujours aisément s'en rendre maistre>>.

            La garnison de Louppy avait également négocié la reddition de la maison forte de Hugne et le 23, Chatillon vint sur les lieux: << Il alla visiter ce château qu'il trouva assez bon et en estat de faire plus longue résistance car il avait une tour qui eust encore enduré deux cens coups de canon; ce qui l'avait obligé à n'user de la mesme rigueur dont il avoit laissé des exemples à Inor et à Murvaux>>.

            Le 25, c'est le château de Brouennes qui fut attaqué très vivement: << après 118 volées de canon>> mais leur effet fut négligeable << à cause de l'épaisseur de la muraille flanquée de bonnes tours, avec un fossé de cinquante pieds de largeur et douze de profondeur>>. Néanmoins, la garnison se rendit elle aussi.

            Peu après, les troupes de Gigault de Bellefonds prirent plusieurs châteaux et maisons fortes de la prévôté d'Yvois (Carignan) en particulier celui de Tassigny et la maison forte de Margny.

            Pendant ce temps, le maréchal de Chatillon se dirigeait vers Stenay (française depuis 1632). De là, il alla attaquer Inor (19 juillet), <<accompagné du sieur Ferrier qui faisait rouler un gros canon et deux belles couleuvrines avec leur équipage>>. La garnison était aux ordres d'un Stenaisien, Jean Brancourt, et <<il répondit à la sommation de se rendre qu'il avait assez de courage pour disputer sa vie et celle de ses compagnons. Ce qui obligea notre infanterie à saisir d'abord les maisons du village pour leurs logements qu'ils firent jusqu'à la basse-court, avec telle promptitude, suivie de celle du canon amené et logé sur le bord du fossé que le 20 (juillet) dans les dix heures du matin, il commença à tirer de telle furie que cinq ou six coups de chaque pièce estonnèrent les assiégez qui demandèrent à capituler, avec autant d'effroy qu'ils avaient témoignés de résolution>>. La garnison comprenait trente cinq soldats. Certains entrèrent au service du roi alors que d'autres se retirèrent à La Ferté. Quant à Jean Brancourt, un sergent et un caporal, ils furent jugés et exécutés. (On ne plaisantait pas à cette époque...).

            Le 26 juillet, les Français furent arrêtés par l'ancien château de Chauvency. La forteresse fut battue << de sept pièces de canon en trois diverses batteries, l'une desquelles ayant été approchée de nuit à quatre-vingt pas du fossé>>. La garnison qui comprenait deux cents hommes se rendit et la place fut rasée peu après.

            Ces différentes conquêtes avait été relativement faciles. Châtillon devait s'attaquer à plus forte partie, en l'occurrence la place d'Yvois (Carignan) qui avait été fortifiée << à la moderne>> dans les premières années du XVII° siècle. Afin de l'isoler et l'empêcher de recevoir des renforts en provenance de Montmédy, les Français décidèrent de faire le siège de La Ferté qui défendait le passage de la Chiers. La garnison qui comprenait de cent à deux cents hommes était commandée par de bons officiers mais ceux-ci durent capituler le 3 août 1637.

            Châtillon décida ensuite d'assiéger Yvois. Les opérations commencèrent le 3 août et la garnison capitula le 13. Après avoir songé à raser cette ville, les Français firent subir ce sort à La Ferté. Huit cents hommes furent mis en garnison à Yvois, car Châtillon craignait que les Espagnols ne tentent de reconquérir la ville.

            Alors que se déroulait le siège d'Yvois, des soudards français avaient mis le feu à la célèbre abbaye cistercienne d'Orval qui brûla pendant quatre jours.

            Ensuite Châtillon hésita à assiéger Montmédy, Damvillers, Thionville. Il opta pour Damvillers.

            Le bourrelet des Côtes de Meuse, domine de 100 à 150 mètres la plaine dite de la Woëvre, formée par des argiles oxfordiennes inférieures, dont la caractéristique est l'excès d'humidité. La pluie n'y tombe pas en plus grande abondance que dans les pays limitrophes, mais elle ne se perd pas dans le sol. La nappe argileuse se lubrifie et se détrempe sans absorber les eaux qui jaillissent à travers les fissures des calcaires coralliens, s'écoulent en ruisselets et s'amassent en étangs. Après la pluie, la plaine se transforme en une boue impraticable aux troupes.. De vastes morceaux de territoires demeurent noyés sous des mares: ce sont les gouttes, les naux, les noues, les crachottes. Mais en été, sous les chaleurs, la surface du sol se contracte, se ride et se fendille. C'est ce qui avait précisément lieu à l'époque où nous sommes et Châtillon désirait vivement profiter de cette occasion favorable.

 

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