Le Châtelet - Les légendes

 

LES  CONTES ET LEGENDES AUTOUR DU CHÂTELET

 

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          Un tel lieu ne peut qu'enflammer les imaginations et donner naissance à de nombreuses légendes. Autrefois, la télévision n'existant pas, il fallait bien meubler les longues soirées d'hiver. La plus spécifique est celle du "berceau d'or".

          Le Berceau d'or

          Le seigneur du Châtelet, peu importe son nom, qui était plutôt brigand, fut attaqué dans son repaire. Se voyant acculé à une fuite précipitée et ne pouvant emporter son trésor constitué principalement par un berceau en or massif, le précipita dans un puits ( l'une des excavations encore visibles actuellement ) où il serait encore enfoui.

          Une autre version nous dit que le seigneur en question, et le motif est beaucoup plus louable, partant pour une expédition lointaine, sans doute en croisade, en Terre Sainte, voulant mettre son trésor en lieu sur, fit verser un chariot rempli d'or, dans le puits, dont le fameux berceau.

          D'où vient cette légende ? Pourquoi un berceau en or ? Mystères...! Et comme il n'y a pas de fumée sans feu......

 

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          Le Trou aux fées

          Il existe sur le territoire de Lissey, un trou que l'on appelle " le trou  aux fées".

          Marc RICHARD le situe près du ravin des gouffres, endroit que l'on appelle " le ravin des fées", au lieu-dit "la Feuillade", soit la parcelle forestière n° 20.

          Ma belle sœur, madame LAMBOTTE d'Ecurey, le voit à mi-chemin, entre le cimetière et le Châtelet, ses souvenirs d'enfance ne lui permettant pas plus de précision. En fait, pense Marc Richard, il devait s'agir des salles ou grottes se trouvant dans les "carrières" près du "champ de Pâques" et qui servirent de caches à des militaires français, à la suite de la bataille de Brandeville, pendant la guerre de 14/18

          Quant à F. HOUZELLE, dont nous avons parlé plus haut, il pense que ce serait l'un des puits du Châtelet.

          Bref, chacun semble avoir son trou...aux fées.

          Cependant, personne ne les a vu les fées. Il est vrai que pour les voir, c'est un peu comme les miracles, il faut y croire. Nous gobons béatement les sornettes de la télé, mais les fées, nous n'y croyons plus.

          On ne connaît pas la nature exacte des fées de Lissey. Etaient-elles  jeunes, jolies, vieilles ou laides, bonnes ou méchantes? Car des fées, il en existe paraît-il de toutes sortes.

          Personnellement, je pense qu'elles ont quelques accointances avec les habitants de Lissey que l'on appelle les "jeteurs de sorts" (on les appelle également "les alondrons" terme qui serait la traduction en patois des hirondelles) et qu'elles ne sont pas innocentes de cette appellation.

          Je m'explique:

          On raconte que, du temps où l'on croyait aux fées, beaucoup d'humains, les trouvant très jolies, les capturaient pour en faire leurs épouses. Inversement elles pouvaient user de sortilèges pour séduire les hommes et il n'est pas interdit de penser, qu'à cette époque, il y eut beaucoup de mariages de ce genre.

          Au début, tout allait bien; on parlait même de "fées du logis", "bonnes fées", de "doigts de fées", " d'ouvrages de fées", etc...

          Mais nous savons tous que les habitants de Lissey aimaient (aiment encore d'ailleurs , c'est le moins que l'on puisse dire) le bon vin au point d'en abuser, ce qui n'était pas du goût de nos fées qui à force de récriminer sont devenues vieilles et laides, pour ne pas dire sorcières, jetant des sorts à leurs poivrots de maris, lesquels pour se défouler, jetaient, à leur tour, des sorts aux habitants des villages environnants.

          D'où l'appellation de "jeteurs de sorts"

          C'est une explication comme une autre....; non ?

 

La  légende du trou aux fées, n'est pas spécifique à Lissey et on la rencontre dans beaucoup d'endroits en Meuse et en France, mais celle des "jeteurs de sorts", elle, est tout à fait véridique.....!parole d'alondron....!

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          La Haute Chasse

          Cette légende que racontait ma belle-mère, Madame La Droitte, qui la tenait elle-même de sa mère, etc... est celle de la "Haute Chasse" ou "Taïaut".

          Le seigneur de Lissey était un disciple de Saint Hubert qui ne vivait que pour la chasse, à tel point qu'il en oubliait tout le reste. Heureusement il était riche et pouvait se consacrer pleinement à sa passion.

          Cela déplaisait fort à certaines personnes du village qui ne cachaient pas leur désapprobation. Mais le seigneur étant seigneur...., n'en avait cure.

          Un jour, un paysan, le Rémy, vint le voir et lui signala une horde de sangliers dans un champ lui appartenant. << Ils reviennent tous les soirs>> ajouta-t-il. Dès lors, le "Grand Veneur" n'eût plus qu'une idée en tête: capturer les animaux pour repeupler ses terres où à défaut, les abattre.

          C'était un dimanche et il devait aller à la messe du soir qui avait lieu à 6 heures. Mais il était tellement pris par la chasse qu'il en oublia son devoir et continua à courir le sanglier.

          Le paysan l'avait bien renseigné et, avec un peu de chance, il put capturer deux animaux et en abattre trois autres. Il est vrai qu'il avait dû guetter toute la nuit l'arrivée des bêtes mais cela n'avait aucune importance et faisait partie de la chasse.

          Peu de temps après, un autre dimanche, il partit en début d'après-midi, accompagné de ses quinze meilleurs chiens et chevauchant son cheval noir. Pendant des heures, il traqua dans la forêt et dans les champs. Alors qu'il allait revenir pour la messe, il vit un cerf et se lança à sa poursuite.

          Le cerf était résistant et savait lutter. Lorsque enfin, épuisé, il s'écroula près d'un taillis, il faisait presque nuit. Le seigneur descendit de cheval et l'égorgea.

          Pour la seconde fois - et pas la dernière ! - il venait de manquer la messe. La chasse le dévorait de plus en plus et bientôt il n'alla plus du tout à la chapelle. Alors le curé de Lissey parla au nom de tous et décida de le punir en lui jetant l'anathème: après sa mort, il chasserait éternellement, à un train d'enfer, sans plus jamais avoir de repos.

          Peu de jour après, il fit une chute de cheval et se fracassa le crâne. Il mourût presque aussitôt et on ne le retrouva qu'une semaine plus tard.

          A partir de ce jour-là, tout changea et le spectre du chasseur commença de hanter la région. Mais il n'apparut que durant l'Avent et surtout pendant le mois de novembre, le mois des morts, et quelques fois les soirs de tempête.

          Chaque fois, il surgissait sur son cheval, avec sa meute, souvent à six heures du soir. Il chevauchait toute la nuit dans un fracas épouvantable.

          Le cheval noir aux yeux de braise et les quinze chiens passaient en hurlant, découvrant des crocs effroyables, dans un bruit de chaînes  et des sonneries de cors à vous glacer le sang, mais sans toucher le sol et leur lieu de prédilection était le "Champ de Pâques", (lieu-dit, sur la côte, entre Lissey et Bréhéville, l'un des points le plus haut du Nord-Meusien).

          Souvent, des paysans attardés entendaient venir la <<Haute-Chasse>>. Alors ils se mettaient à courir, mais la plupart du temps, ils ne pouvaient s'enfuir assez vite et ils voyaient surgir, se dirigeant vers eux, au-dessus de la forêt, le spectre du chasseur qui excitait ses horribles molosses en criant: Taïaut! Taïaut! Taïaut!...

          Des volées de cailloux criblaient les arbres et les rochers bien que le cheval et les chiens ne posassent leurs pattes sur le sol.

          Alors le paysan surpris se jetait à terre et se cramponnait le plus solidement possible à des racines, à des rochers pour ne pas être touché par des cailloux.

          Parfois, le lendemain matin, on retrouvait un corps allongé au creux d'un chemin: celui d'un paysan tué par une pierre en pleine tête.

          On raconte encore qu'une dame de Lissey, qui assistait à la veillée, sortit à minuit, par la porte de derrière qui s'ouvrait du côté du cimetière. La nuit était noire comme de l'encre; aucun son , aucune clarté ne venait trouer le lourd rideau des ténèbres. La femme pénétra dans le jardin; l'air immobile paraissait chargé d'effluves.

          Soudain elle entendit un homme qui appelait ses chiens: << Blaut ! Té, Té ! Blaut Té !>> La voix grave et puissante semblait provenir du "Champ de Pâques". Quelque peu surprise par ces cris étranges, comme venus de nulle part, elle se rassura bien vite en réalisant que le promeneur nocturne était sans doute éloigné de l'endroit où elle se trouvait. Et pour se donner du courage, elle se mit à répéter les singuliers appels: << Blaut ! Té, Té ! Blaut Té !>>.

          Mais quelle ne fut pas sa terreur en voyant se matérialiser, sur la côte, à une centaine de mètres à peine, des fantômes d'hommes, de chevaux et de chiens qui se précipitaient sur elle à une vitesse inouïe, tandis que ses cris se répercutaient en écho dans l'obscurité.

          La pauvre femme s'engouffra dans la maison en claquant la porte derrière elle. Il était temps, car un pan entier de sa robe avait été arraché par des mains mystérieuses, assurément celles du <<chasseur>> . Toute tremblante, avec son vêtement lacéré, la malheureuse éprouva grande difficulté à raconter sa mésaventure. Ses compagnes, très sceptiques, en conclurent que la robe avait été déchirée par la porte et elles sortirent prestement afin de vérifier leur hypothèse. Mais les commères rentrèrent épouvantées; aucune étoffe ne restait accrochée à l'huis. Le spectre susceptible et rageur avait donc emporté le morceau; et dans le lointain, il continuait à lancer son lugubre appel: << Blaut ! Té, té ! Blaut Té !>>.

          En répondant aux sinistres cris, la brave femme avait commis une folle imprudence, qui aurait pu lui être fatale.

          <<A travis les bous, à travis la pline. Qui cout neut et jour sans repenre haline, comme une âme en pine: Tahaut! Tahaut! Tahaut! C'est le grand chassaou que l'enfer pourchasse; Ratrez vit'sous té, vlà la Haute-Chasse. Qu'aboue et qui passe, Tahaut! Tahaut! Tahaut!>>

 

Cette légende n'est pas spécifique au Châtelet, mais existe, avec de nombreuses variantes, dans d'autres coins de Meuse et régions  de France. Elle prend des noms différents: Chasse Volante, Chasse Fantastique, Chasse Arthur, etc... Elle est composée généralement de réprouvés, de damnés, de sorcières se rendant au sabbat, de créatures invisibles ou encore d'un chasseur ou chasseresse accompagné de sa meute. C'est souvent le diable qui l'inspire.

Le " Grand Chasseur" est un spectre qui revient hanter la forêt avec ses chiens. Généralement, c'est un personnage subissant un châtiment éternel en punition d'un acte impie ou d'un manquement (chasse dominicale, manquement à l'office de minuit de Noël, de la messe de Pâques, etc...). 

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          Légendes des Woëvres:

          Les Sires des Castelets et Lucye, Blanche que Fée ( L'expression " blanche que fée" est une abréviation naïve de la poésie Wallonne. C'est comme si on disait: elle est blanche, elle est belle, encore qu'elle soit une fée; en d'autres termes: de la gent démon).

          Cette légende est parue dans l'Almanach du Lorrain et m'a été communiquée par Monsieur FALLET Michel de Bréhéville. En fait, elle est tirée de l'ouvrage de J.F JEANTIN: Les chroniques de l'Ardenne et des Woëpvres

          Parmi les châteaux qui dominaient le bassin de la Meuse, trois étaient à la fois, voisins et rivaux: l'un était Murault; l'autre s'élevait entre Bréhéville et Lissey; le troisième était Ecurey. Cet ensemble de fortifications était encore désigné, au siècle dernier, sous l'appellation populaire des Castelets.

          En 770, le comte de Boson a tenu ses Assises, c'est-à-dire une cour féodale à Quincy( canton de Montmédy). Au nombre de ses leudes, c'est-à-dire ses vassaux, se trouvaient les possesseurs de toutes les cimes qui commandaient à notre bassin: Bonibrantus, Radboldus, Gyrolphus, Dodo, Dudo, Heribertus, Lantbertus, Thiedrus, Hérovinus, Hugo, Baltrannus, Baldigeius, et notamment Breherus.

          Ces turbulents seigneurs, doux comme des agneaux, quand ils étaient en présence de leur commun maître, se transformaient en tigres, quand l'homme de la montagne venait fondre sur la plaine, et qu'il y rencontrait un rival prêt à lui arracher sa proie.

          Dans une de ces rencontres, Breherus (seigneur de Bréhéville) avait fait pendre, haut et court, à un chêne, Gyrolphus, alors sire de Murault. C'était sur la hauteur, à l'angle des territoires de Marville, Delutz, et Jametz.

          Trois générations avaient passées sur cet événement. Il semblait oublié de leurs petits-fils; mais la haine couvait dans le manoir de Murault! Il arriva qu'un jour, un chevalier errant ranima ce souvenir. Asseyons-nous à la Fontaine des Fées (cette fontaine est dans le bois, au-dessous du Chastelet, près de Bréhéville; la superstition et des peurs populaires l'ont rendue célèbre, surtout quand, au travers de la brume, on croit entrevoir une forme blanchâtre assise à la lisière) pour raconter de qu'il advint.

          Sur une côte appelée les Hauts, à l'écart du bois de Delutz, était un chêne antique et, sous ce chêne, une croix; tous deux avait vieilli sous les orages - l'un bravait la tempête et l'autre les démons -. C'est là que, chaque jour, s'agenouillait maintes jeunes filles, c'est là aussi qu'un Cavalier, aux noires armures, avait décidé d'arrêter son coursier. Robert était son nom. Il jeta un regard fauve à l'horizon, vers les Castelets; il interrogea de l'œil tout le paysage. Par une force invincible, sans cesse il semblait ramené à la contemplation d'un sinistre poteau. A droite, le vert rideau du petit bois de Lua; à la lisière, un sentier qui conduisait à un petit Christ en plomb, enchâssé dans une croix de pierre; plus loin, un peuplier qui s'inclinait vers la sainte Image; puis, vers le village de Delutz avec son double Château (Delutz était une Seigneurie haute-justiciaire, très célèbre dans le haut Moyen age. Wittarville, un hameau sur le Loison en dépendait); puis, sous le versant, Wittarville (Unter-Weiller, c'est-à-dire, le village de dessous); enfin dans une  petite anse de l'Azenne, une métairie (aujourd'hui Boëmont avec ses terres et ses troupeaux - cette cense, qui est sur le territoire de Wittarville a quelques célébrité à cause d'Orval. Elle comprenait 150 jours de terre, 80 fauchées de pré, deux bois, l'un de 60, l'autre de 40 arpents. C'était un fief amorti qui avait été donné à l'abbaye d'Orval ).

          Mais, de l'autre côté, dans le fond, vers le couchant, tout était bois, tout était marécages. Sur la gauche, Puvillers (Puttei-Willare, Lochsweiller),aujourd'hui si riche de ses gras pâturage, Puvillers semblait enseveli dans des mares de boues; Jametz (Gemmacum) se perdait, vers la droite, dans la masse de la grande forêt (Webria); et, en face, à deux lieues au-delà des bois, trois promontoires menaçants, Brandeville et Lissey: tous les trois portaient un château perché à la cime, comme l'aire d'un aigle.

          C'était vers celui du milieu que se dirigeait l'œil ardent du chevalier.

          Le soleil venait de se coucher dans un noir nuage et, tout à coup, une lueur apparut à la tour du Castelet. A ce signal, Robert tressaillit; il enfourcha sa monture et se dirigea droit vers le pont de la Franche Saulx. L'animal connaissait la route; il la connaissait même mieux que son maître; on voyait qu'il l'avait suivi maintes et maintes fois: cependant c'était un inextricable fouillis; on ne voyait que touffes de bruyères, séparées par des flaques d'une vase noire et tenace comme la poix. Le cavalier laissa aller; il se confiait à l'instinct, il s'abandonnait aux allures de son fidèle compagnon; il était certain  qu'il le conduirait à son but. Mais, tout à coup, le cheval a frémi ! il renversa l'oreille, il allongea les pieds de devant, il retira ceux de derrière, il ouvrit de grands yeux, il enfla ses naseaux et, tremblant de frayeur, il refusa d'avancer.... c'était une forme blanche qui passait à la lisière du bois de la Roche...!

          Elle s'éloigna, et un feu follet la suivit. Robert dit un mot, le coursier se rassura: bientôt, il aborda la ferme voisine; il partit et, d'un temps de galop, les voilà tous deux au pied du château. Mais, qu'allaient-ils y faire ?

          Le Castelet était la demeure du petit-fils de Breherus; son maître, châtelain puissant, déjà entre deux âges, vivait retiré; il était veuf; sa femme était morte en couches; elle lui avait laissé une fille unique, sur laquelle il concentrait ses affections: Lucye, qui avait 18 ans; elle était charmante et avait ce qu'ont, à cet âge, toutes les jeunes filles, et surtout les filles de Barons ! Son père voulait la marier à Rambas de Jametz, son voisin. C'était affaire conclue, et sans opposition de la jeune personne, dont le cœur, il paraît, était resté muet. Mais, un jour, dans la forêt, dans la forêt où son père l'avait emmenée à la chasse, voilà qu'elle s'égara en un épais taillis; et puis, tout à coup, un jeune écuyer se trouva devant elle ! c'était bien pur hasard; du moins il le lui dit. L'inconnu était beau, ses manières élégantes; il était vêtu à la mode du temps: sous son manteau de pourpre, un justaucorps noir dessinait les contours d'une taille svelte, élevée, et gracieuse; son heaume, surmonté d'un panache de gueules, ombrageait une figure mâle et fière, figure qu'adoucissait un regard caressant. La vue de ce damoiseau produisit une impression vive et profonde; il parla à la jouvencelle; il s'offrit à la reconduire; son élocution était facile; ses propos étaient décents, respectueux et spirituels; ils achevèrent de porter le trouble dans un cœur qui n'avait point encore battu pour l'amour.

          Arrivée à la rampe du château, Lucye engagea Robert à entrer; mais il refusa; elle insista, car elle voulait le présenter à son père: alors Robert lui dit quelles inimitiés puissantes divisaient leurs maisons , à jamais.... Et il partit, laissant un trait au cœur de la jeune enfant ! Désolée de cet obstacle, Lucye se promit bien d'étouffer un espoir, qui lui avait souri, qui lui souriait encore; et elle ne pouvait se rendre compte de son émotion. Mais, le lendemain, le surlendemain (toujours par hasard); ils se retrouvèrent dans les bois. Adieu la résolution ! on gémit, on soupira, on espéra une réconciliation des familles, on s'engagea par des serments, et l'on attendit tout de l'amour et du temps.

          Et voilà qu'un jour Lucye poursuivait une biche, une biche blanche comme neige; quand son coursier s'emporta, et qu'il l'entraîna vers un précipice; le hasard (encore le hasard !) voulut que Robert, tout à point, se trouvât là pour saisir la bride, au moment où l'animal allait s'élancer dans l'abîme, et entraîner la belle chasseresse avec lui. Cet événement , on le conçoit, exalta la passion de la fille de Breherus et la porta au plus haut degré.

          Cependant, l'époque fixée pour son mariage était arrivée; le sire de Jametz pressait; tous les prétextes avaient été épuisés l'un après l'autre; impossible de retarder d'avantage l'accomplissement de promesses solennellement échangées.

          A bout de subterfuges, Lucye céda aux sollicitations de son séducteur; elle consentit à un enlèvement, et Robert était là qui l'attendait. C'est pourquoi vous avez vu accourir, à fond de train, du bois d'Hanomesnil ( Ce village, hameau où château, a disparu, depuis longtemps, du territoire de Bréhéville; il est remplacé par deux fermes: La Roche et la Thuilerie), au travers des pasquis de Lissey, ce cavalier qui s'arrêta à la porte du donjon.

          Cependant le disque de la lune avait entrouvert le nuage; et, mêlant sa clarté aux lueurs du crépuscule, il s'élevait sur la haute cour, spectre qu'on voyait, au loin, comme un point obscur dans un cercle de lumière dorée.

          A minuit, voici venir Lucye; elle descendit seule; elle tourna par l'escalier de la fontaine; elle parvint en bas, elle sauta en croupe et, comme un trait, le cheval emporta les amants.

          Cependant, averti par un serviteur fidèle, le sire châtelain se jeta à leur trousses; il allait les atteindre, il allait porter au ravisseur un coup mortel. Alors Lucye, égarée, prit sa dague et la dirigea contre celui qu'elle croyait être un simple serviteur du château.... Mais elle avait frappé son père ! et le vieillard expira, en maudissant la malheureuse enfant !

          Alors, ils fuirent, ils fuirent.... A travers bois, à travers marais, à travers plaine; ils fuirent, et les voilà près de la Roche-le-Bruly !

          Soudain une lueur sinistre attira les regards de Lucye. Tout le corps de Robert était en feu; la flamme transperçait par les trous de sa visière et de sa cuirasse; elle se projetait, en gerbe, au-dessus de son casque; elle léchait les pans de son manteau ! Lucye jeta un cri; elle se glissa à terre, elle tomba à genoux, elle croisa les bras sur sa poitrine, elle signa son front ! A ce muet exorcisme le spectre grinça des dents, il menaça du poing, et il disparut en lui jetant ces mots: "Parricide!"

          Depuis ce temps, à la douzième heure, l'ombre de l'infortunée Lucye se promène dans la haute tour; elle traîne une chaîne pesante: quand on double le contrefort entre le bois et les vignes, on entend ses soupirs, on compte ses sanglots; et une Forme blanche apparaît près de la fontaine; puis elle s'évapore à l'approche des passants !

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Enfin, voici une dernière légende, autour du Châtelet de Lissey, que nous devons à l'abbé Léoutre. Il donne à son tour, une explication à l'appellation de "jeteurs de sorts"  des habitants de Lissey.

 

          L'or du sire Wolfgang de Trichastiaux

 

          La vie était redevenue belle au Châtelet de Lissey. La joie y refleurissait car le vin n'y manquait pas. Le sire possédait quelques arpents de vigne - seul héritage reçu de son défunt père - qui produisait un petit vin rosé d'excellente qualité. La réputation de la table du sire venait d'ailleurs de ce vin.

          Il y avait le vin. C'est vrai ! Mais pas seulement! Le plaisir de vivre était revenu au sire depuis qu'un ami, le comte de Launois lui avait trouvé une nouvelle épouse, Jeanne de la Roichelle, pour remplacer Charlotte de Courbelette, disparue d'une façon tout à fait mystérieuse. Jeanne de la Roichelle était veuve de Jean Lapâque, mort sans héritier, mais en laissant toutefois à son épouse bien aimée, une coquette somme d'argent et un riche manoir à Lucey.

          On racontait, dans la région proche de Lissey que du "Trou aux fées", il en sortait et spécialement au mois de mai, une véritable armée de fées, qui, à cheval sur le manche d'un balai, se rendaient au sabbat, sur le mont du Titelberg (oppidum situé au Luxembourg). On disait aussi, que lorsqu'elles étaient de sortie, il arrivait quelques méchantes et jalouses sorcières qui venaient les quereller.

          Personne ne croyait à ces bavardages. Mais tout le monde était un peu inquiet. Personne ne le croyait mais tout le monde avait peur ! Et c'est ainsi qu'un jour....

          Charlotte de la Courbelette se mit en devoir d'aller observer la situation. Elle en parla à son époux et à quelques amis qui, tous la déconseillèrent. Mais en femme tenace et volontaire, ce qu'elle avait décidé, elle le fit. Elle alla en plein mois de mai, se poster pas très loin du Trou des fées, mais le plus près possible. Et depuis ce moment, personne ne la revit jamais. Que s'était-il passé ? On se posa beaucoup de questions. On fit toutes les recherches possibles. Aucune n'aboutit.

          Au Châtelet, le sire en fut inconsolable. Lui aussi fit tout ce qu'il put pour retrouver son épouse. Pour lui aussi ce fut en vain ! Il dépérit à vue d'œil. Et il tomba malade. Mais lorsque le comte de Launois, son ami très fidèle qui comprenait bien la situation, lui amena Jeanne de la Roichelle, le sire se leva de son lit et sur l'heure il fut guéri et conquis. La vie reprit ses droits. Le Châtelet s'anima à nouveau. Les amis du sire qui avaient perdu l'habitude d'y venir y goûter le bon vin, revinrent comme si rien n'était. Et le vin coula à flot de nouveau !

          Et le sire fêta ses noces avec Jeanne de la Roichelle. Pour célébrer cet événement, on organisa un repas pantagruélique capable de rassasier un régiment d'infanterie après une charge vigoureuse sur des bédouins ! Durant cinq jours, huit femmes, cinq hommes furent occupés, les uns à pâtisser, les autres à briocher, d'autres enfin à surveiller d'une main vigilante le feu du four. Trois quintaux de farine furent nécessaires. Trois veaux et un bœuf furent massacrés ainsi que soixante oies, quatorze dindons, cinquante quatre poules ou chapons et quarante-sept lapins.

          Et je ne parle ni des jambons, ni des saucisses. Huit pièces de vin de Lissey furent mises en perce. De peur d'en manquer, on alla à Murvaux y quérir quatre pièces supplémentaires. Deux cent soixante amis avaient été invités. Trois manquèrent à l'appel: devant le repas qu'on leur annonçait, elle moururent de frayeur.

          C'est ainsi que Charlotte de la Courbelette tomba dans l'oubli. Un nouveau printemps s'installa au Châtelet de Lissey.

          Mais ce printemps débuta par un événement qui bouscula la vie du Châtelet. En pleine milieu d'une nuit du mois de mai 1310, alors que le sire et son épouse se reposaient, la cloche du Châtelet retentit. Un bras très vigoureux venait de la tirer. Réveillé, le sire se leva, ouvrit sa fenêtre et cria d'une voix forte:

          Qui est là ?

          Il n'eut pas de réponse. Il posa à nouveau sa question, sans plus de succès.

          Un farceur ! pensa-t-il. Et il se rendormit.

          Le lendemain matin, il trouva devant la porte d'entrée, une pierre gravée de ces mots:

          "Le soleil luit au fond du trou noir !"

          "Il en sort du vent !"

          "Les balais ne peuvent te faire peur !"

          "Mais elles t-en jettent !"

          "De ta lecture, ton esprit s'éclaire !"

          Le coup de cloche de la nuit et cette pierre mystérieuse intriguèrent beaucoup le sire, qui se mit en devoir de comprendre cette énigme. Mais il ne le put. Il fit alors appel à son ami, le comte de Launois assez versé dans ces sortes de devinettes. Le comte réfléchit pendant plusieurs jours. Il analysa chaque phrase , les retourna dans tous les sens. Mais il déclara son incompétence.

          Le trou ? Etait-il le puits du Châtelet ? Le Trou des fées ?

          Le soleil se jetterait-il, à son lever, sur le Trou des fées ? Vraiment toutes les hypothèses furent passées en revue. Mais l'énigme paraissait trop compliquée.

          De ta lecture ? de quelle lecture voulait parler ce visiteur nocturne ? Le sire ne lisait jamais ou si peu. Il n'en avait d'ailleurs pas le loisir. Son temps en effet, s'écoulait entre la chasse et les réceptions qu'il donnait ou celles qu'on lui offrait. Qu'aurait-il lu ? Il ne possédait rien. Il y avait bien dans son grenier, une vieille armoire qui renfermait plus de trois cent vieux parchemins. Mais il n'y avait jamais mis les mains. Il en fit part tout de même, à ses amis de la Maison d'Haraucourt de Remoiville, aux comtes d'Ormont et de Launois. Tous de commun accord décidèrent de se mettre au travail. Ils se lancèrent dans la lecture de ces parchemins. Une lecture qui ne fut pas aisée pour des gens qui ne lisaient jamais. Mais courageusement, par amitié pour leur vieil ami, ils persévérèrent, ne quittant leur travail que pour se restaurer et s'abreuver afin de se donner beaucoup de courage...!

          Au bout de deux mois d'efforts, il ne restait plus au fond de l'armoire que quatre ou cinq lectures à faire. Le baron d'Haraucourt qui était le plus acharné s'écria tout à coup:

          " Ecoutez, écoutez bien ce que je viens de découvrir ! Ecoutez...!

          "Moi, Ludwig de Trichastiaux, avant de partir à la conquête du tombeau du Christ, dans les nobles armées du grand et pieux roi, je t'adresse, mon fils ces quelques mots. Médite les, mets les en pratique ! "

          Le sire, qui n'avait connu ni son père décédé en Terre Sainte, ni sa mère morte de chagrin quelques mois plus tard, s'installa dans un fauteuil. Il écouta pieusement la lecture de ce testament paternel que lui fit son ami, qui poursuivit:

          "Mon fils, n'imite pas ton père; aime tes serviteurs, ils ne sont pas des esclaves. Ne sois pas violent avec eux. Ma violence s'est toujours retournée contre moi. Le mauvais sort m'a poursuivi. Méfie-toi qu'il ne s'acharne sur toi...!

          J'ai pendu à la Croix du Moulin, le meunier qui ne me réglait pas sa redevance. J'ai laissé ses sept enfants et sa femme vivre dans la misère. J'ai attaché à la Croix du Crochet, quinze jours durant en ne lui donnant ni à manger ni à boire, un serviteur qui m'avait pris du raisin. Il est mort trois jours après, laissant sa femme et ses douze enfants sans ressources. Je me suis enrichi très malhonnêtement. La vie m'a bien puni. David à pris la femme de son serviteur, je l'ai fort imité. J'ai voulut l'imiter dans son regret: je me suis alors engagé dans les troupes du grand roi, pour accomplir la pénitence que m'a donnée un prêtre. Mon fils n'imite pas ton père. Imite d'avantage David dans son repentir !

          Sache aussi qu'au fond du Trou aux fées, j'y ai jeté l'or acquis injustement, ainsi que le berceau en or massif des ancêtres de notre race. Mais méfie toi du Trou aux fées. Les fées en sortent sur le manche de leur balai. Crains plutôt les sorcières: elles viennent pour voler l'or. Les fées leur en donnent parfois. Mais lorsqu'elles n'en reçoivent pas, elle jettent des sorts à tout le monde et font beaucoup de mal. Méfie toi d'elles: elles te précipiteraient facilement dans le Trou par le tourbillon de vent qu'elles provoquent. Méfie toi d'elles plus que je ne me suis méfié. Courage, je t'embrasse mon fils dans l'espoir de te revoir un jour...!"

          Le sire écoutait religieusement ! Il songeait à Charlotte qui avait manqué de méfiance. Tout un passé renaissait en lui ! Peu à peu son esprit s'éclairait, mais il lui semblait que sa tête allait exploser. L'énigme de la pierre devenait limpide comme l'eau du Harbon.... Et furtivement l'idée lui vint de récupérer le trésor de son père, idée vite abandonnée en pensant qu'il avait une femme sérieuse, des amis dévoués .... et du bon vin de Lissey: tout cela suffisait amplement à son bonheur.

          C'était le grand silence. Les amis du sire n'osaient pas intervenir respectant sa méditation intérieure. Mais chacun ressentait la chaleur de l'amitié qui les liaient et qui fut bonne pour permettre à beaucoup de choses d'être oubliées très rapidement.

          La vie du Châtelet repris. Les amis du sire ne se réunirent plus seulement pour évaluer le petit gris de Lissey. Mais pour apprécier leur amitié. Et en jouir !

 

          On est, cependant,  en droit de se demander si le nom que les habitants de Lissey ont reçu dans le passé, ne s'inscrit pas à partir de cette légende qui a encore cours actuellement, puisqu'ils sont les "Alondrons" ou "les jeteurs de sorts".

 

                                                                                                                                                                                                                Etienne  LEOUTRE

 

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