Wandersalt (Guet-apens de)

 

          Amateur de cartes postales anciennes (Lissey - Ecurey), je ne manquerais pour rien au monde ce rendez-vous annuel, qu'est, pour les passionnés, la Foire aux vieux papiers de Bar-le-Duc. Après vingt années de présence assidue à cette manifestation, j'ai fini par me constituer une collection conséquente sur les deux villages précités. Mais cette année: bernique, rien…. ou presque: une malheureuse carte que je possédais déjà en photocopie.

          Profitant du temps provoqué par cette déconvenue, mais surtout n'aimant pas revenir les mains vides, je farfouillai, à gauche, à droite dans les vieux livres et vieux papiers, lorsque je tombai sur un fond d'archives personnelles, qui au dire de l'exposant, aurait appartenu à M. PIERROT ou ERRARD, deux éminents historiens de Montmédy, décédés aujourd'hui.

          Dans une chemise, marquée "Ecurey", j'y trouvai l'article, ci-après, que je transcris intégralement. Il serait paru en février 1891, dans le Journal de Montmédy. L'auteur n'est pas mentionné.

          C'est un condensé intéressant de l'histoire du Moyen Âge dans le secteur de Sivry, Haraumont, Ecurey, Lissey.

  

LE GUET-APENS de WANDERSALT 

*************

  

     Avez-vous déjà traversé ce plateau qui s'étend de Bréhéville à Sivry-sur-Meuse?

     Je ne connais pas de pays plus désert. Une plaine vague qui ondule devant vous, sans caractère et sans vie; des chemins s'en vont à l'aventure; un sol rougeâtre constellé de galets luisants; de maigres buissons accrochés à des talus incultes; des champs rocailleux que la charrue écorche en courant et qu'elle abandonne, de guerre lasse, à la lande envahissante; de loin en loin, quelques métairies isolées qui paraissent s'ennuyer mortellement au milieu de cette implacable stérilité; et comme encadrement à cette nature morte, un horizon qui se noie presque de tous côtés dans les grands bois de Haraumont, de Brandeville, Bréhéville et d'Ecurey.

     Ah! Ces grands bois de Haraumont, mes amis, ne les traversez jamais seul, même en plein jour. Leurs sentes hérissées et perfides, leurs ravins sauvages, leurs sombres fourrés, le silence lugubre qui emplit d'effroi ces masses profondes, et qui n'est troublé que par le cri sinistre du chat-huant où de l'épervier, tout nous dit que ces lieux sont préparés pour un affreux coupe-gorge. Non ne le traversez jamais seul.

     Ainsi débuta Delorme; et chacun de s'exclamer:

-          Ah! Ça, vas-tu continuer longtemps sur ce mode ossianique?

-          Pardon, mes amis; vous oubliez que c'est un vieux forestier, un druide, qui vous parle et qui aime à parler de ses forêts. Mais puisque le genre descriptif vous ennuie , j'arrive d'emblée à mon histoire.

     Le 3 mai dernier, par une belle matinée, toute ruisselante de fraîcheur, de lumière ,de parfum, mon ami Paul C… et moi nous nous mettions en route pour une excursion archéologique aux environs d'Ecurey.

     Le but de notre voyage était de rechercher l'emplacement de l'ancienne villa de Wandersalt ou Wandresald.

      Vous savez que nos historiens ne sont pas d'accord sur le lieu qu'occupait le hameau et le château de ce nom. Les uns, comme M. Clouet, le placent près de Bréhéville; d'autre comme Roussel et Jeantin, à cinq ou six kilomètres de là, près de Sivry-sur-Meuse. Il s'agissait de retrouver, sur le vaste plateau qui sépare ces deux localités, l'endroit exact où était situé Wandersalt.

      Arrivés à Ecurey, nous recevions chez le père de mon ami une large et cordiale hospitalité antique, comme il convenait à des archéologues d'occasion.

      Or après le déjeuner, lorsque l'excellent vin du crû eut bien aiguisé nos esprits, j'abordai mon problème et je posai à mes hôtes cette question:

-          Connaissez vous dans le ban d'Ecurey, une contrée qu'on appelle Wandesalt ou Waudsalt ou Waudsault?

     On se regarde; chacun interroge ses souvenirs.

-          Je ne vois pas, dit le père de mon ami;

-          Jamais je n'ai entendu ce nom, répond mon frère.

-          Mais, pardon, reprend un troisième convive; ces jours derniers l'on a annoncé la vente de la ferme de X… et sur l'affiche, il est question d'un champ, lieudit: le Haut de Wandsaut, près du bois Herbillon, à la limite du finage de Bréhéville.

-          C'est cela, m'écriai-je; nous le tenons. Combien je vous serais obligé de m'y conduire.

     Tous les souvenirs se débrouillèrent et une heure après nous étions sur le haut de Waudsaut.

      Quand vous avez gravi le chemin qui monte d'Ecurey à Haraumont, arrivé au sommet de la côte, prenez à droite et à quelques centaines de mètres , vous rencontrerez une magnifique plate-forme, d'où le regard embrasse , dans la direction du Nord-Est, un horizon immense. A vos pieds se cachent, dans une anse de la colline, le village de Ecurey, couronné de vignes et de forêts. A droite et à gauche, s'avancent deux promontoires escarpés et boisés, le Chatelet et le Charmel, qui dominent au loin la plaine et servent de contre-forts au plateau de Wandsaut.

      Ce site est admirablement disposé pour asseoir un château fort; à en juger par les mouvements du terrain, il apparaît clairement que le sol a été profondément travaillé par la main de l'homme et qu'il a servi d'emplacement à d'importantes constructions. Pour nous, il n'y avait plus de doute: nous étions bien sur le lieu où s'élevait jadis la villa du Chapitre de Verdun, nommée Wandersalt, dont parle Bertaire: in villam Fratum quoe dicitur Wandersalis. (Cont. Bert. C. 3)

      Cette reconnaissance faite, nous montons jusqu'au signal  de Haraumont et de là nous découvrons, en tous sens, le pays environnant.

-          Quel intérêt, me dit mon compagnon, peut s'attacher à une contrée qui aujourd'hui conserve si peu de vestiges du passé?

-          Mais, lui répondis-je, quelle terre fut jamais plus fertile en souvenirs? De quelque côté que je me tourne, j'y trouve la trace d'un événement ou d'un personnage dont l'histoire, ou la tradition ou même le sol a gardé l'empreinte.

     Ici, à l'Ouest, sur la vallée de la Meuse, vous apercevez l'arbre de St Lie et sa chapelle, qui s'élève sur le lieu même où il avait bâti sa cellule. De temps immémorial, on est venu lui demander guérison de la fièvre, on a bu de l'eau de sa fontaine et l'on y a trouvé sans doute quelque soulagement puisque la confiance ne se lasse point et qu'on y revient toujours.

     Plus loin, derrière la forêt, on conserve à Fontaines le culte et la mémoire de Saint Clair, son compagnon, que l'on invoque pour les maladies d'yeux.

     Qu'étaient ces pieux ermites? D'où venaient ils?

     Les uns pensent que c'étaient des étrangers, comme St Rouin et St Valfroid qui, cherchant une solitude plus profonde, étaient venus s'ensevelir dans les forêts sauvages qui couvraient alors notre pays.

     D'autres supposent qu'ils étaient, comme St Wandrille, des disciples de St Balderic de Montfaucon, qui se seraient fixés à proximité de leur maire pour suivre sa direction et travailler avec lui à la conversion de nos pères encore païens.

     Il en est même qui, remontant, encore plus haut, voient dans ces cénobites des compagnons de St Maur, deuxième évêque de Verdun, fuyant avec lui la persécution et se retirant dans les bois de Flabas et des alentours.

     Pour moi, j'incline à croire que ces deux saints sont des martyrs et que, selon toute vraisemblance, ils ont été mis à mort par les Normands, avec tant d'autres chrétiens du pays verdunois, lors de l'invasion de ces barbares en 882.

     La tradition, qui supplée souvent au silence de l'histoire, a conservé jusqu'à nos jours une coutume qui ne s'explique que dans l'hypothèse du martyre.

     Chaque année, le jour de la Passion, ou comme disaient nos pères, le dimanche de Pâques fumées, une procession se faisait à l'oratoire de St Lie; les filles portaient de petites croix et les garçons des sabres de bois teints en rouge jusqu'à la poignée. Après avoir fait trois fois, au chant des litanies, le tour de la chapelle, les garçons brisaient leurs sabres et les filles plantaient leurs croix en terre. Que signifiait cette cérémonie? Nul doute que le sabre rougi rappelait le supplice dont le saint était mort, que la croix indiquait la cause de ce supplice, et que ces deux symboles doivent se traduire ainsi: mort pour la foi.

-          Les Normands ont donc ravagé ces contrées? Me dit mon compagnon.

-          Oui, et à plusieurs reprises. Encore un souvenir qui vous intéressera peut-être! Portez donc vos regards dans la direction de Sivry-sur-Meuse, dont les deux clochers émergent au sein de la vallée et ressemblent aux mats d'un immense navire, qui flotterait sur un océan de verdure et aurait pour sillage la surface argentée du fleuve.

     Or , en l'année 888, la veille de la St Jean, on vit une file interminable de barques, qui remontaient la Meuse, venir aborder en amont du village de Sivry. Dix-neuf mille guerriers descendent de ces embarcations et se massent sur la rive gauche.

     Après avoir équipé leurs chevaux et ceint leurs armures, ils se forment en deux colonnes, l'une composée de cavaliers qui marche en avant garde, l'autre de fantassins, qui suit à quelque distance en arrière. Cette troupe s'engage dans le vallon du Butiel, tourne la côte de Montfaucon et vient camper le soir sous le mamelon de Vauquois.

     A son approche, tous les villages sont désertés; les habitants emportent tout ce qu'ils peuvent de leurs maisons, chassent devant eux leurs troupeaux et courent se réfugier dans les bois.

     Ces soldats étaient une horde de Normands qui se dirigeait sur Verdun et qui se détournait, en cet endroit, pour piller, en passant, la collégiale de Montfaucon. Déjà, six ans auparavant, ces pirates avaient dévasté cette même basilique; on se rappelait avec horreur le fanatisme sauvage de ces idolâtres qui n'avait d'égal que leur avidité du butin et leur passage avait été marqué autant par les massacres que par les déprédations.

     Du haut de leur beffroi, les chanoines ont aperçu ces masses noires qui se déroulaient à l'horizon; le signal d'alarme et donné et aussitôt toute la communauté se rassemble dans l'église de St Germain. On sort la châsse qui renferme les reliques de St Balderic, on recueille dans le sanctuaire tous les vases sacrés, tous les livres et manuscrits précieux; chacun prend sa part de ces trésors, et, après une dernière prière, les chanoines quittent en toute hâte leur couvent qui va devenir la proie du pillage et de l'incendie.

     A peine avaient-ils cheminé quelque heures, qu'ils tombent au milieu d'une nouvelle armée qui vient de traverser l'Argonne et se dirige par la vallée de l'Aire, sur Varennes. Leur frayeur se change bientôt en joie, lorsqu'ils ont reconnu la bannière et l'armure des Français; ils vont à leur rencontre et les accueillent comme des libérateurs et des frères.

     Le chef de cette armée était le roi lui-même, le comte Eudes qui, après avoir battu les Normands sous les murs de Paris, s'était mis à leur poursuite avec un millier de braves et venait les chercher sur les bords de la Meuse.

     Averti par les fugitifs de la présence de l'ennemi, Eudes fait faire halte à sa petite troupe; la nuit descendait; il en profite pour faire reposer ses hommes harassés de fatigue.

     Le lendemain, dès l'aube, guidé par un jeune chasseur et suivi de son armée, il va à la rencontre des Normands.

     Il se trouve bientôt en face d'un corps de cavalerie qui se dirige vers lui et s'apprête à écraser sa petite escorte. Alors, mettant le genou en terre, le comte se recommande à Dieu et à Notre-Dame; la Sainte-Vierge  lui apparaît, dit la tradition, elle l'encourage à résister aux infidèles et lui promet la victoire. Eudes se lève, saisit son bouclier et entraîne ses compagnons au milieu des escadrons barbares. Dès le premier choc, les Normands plient, le désordre se met dans leurs rangs; saisis d'une terreur panique, ils tournent le dos et s'enfuient à toute bride; mais cette retraite ne les sauve pas et ceux qui échappent au glaive se rendent à discrétion.

     Cependant, ce n'était là que l'avant-garde. Eudes rassemble ses vaillants soldats, les remet en ligne et leur donne des ordres;

     << Tenez-vous prêts au premier signal. Je vais reconnaître, du haut de cette éminence, le reste de l'armée ennemie. Dès que je sonnerai du cor, marchez en avant >>

     Il dit et gravit seul la colline; parvenu au sommet d'un rocher, il aperçoit des nuées de fantassins, qui montent lentement le long d'un bois, en faisant résonner leurs boucliers. Aussitôt, il tire de son cor des éclats formidables, qui font trembler la forêt et sont répétés au loin par les échos de la montagne. A cet appel, sa petite phalange vole sur ses pas et tombe comme la foudre sur les masses ennemies.

     Les Normands, surpris par cette attaque, n'opposent d'abord qu'une faible résistance; par degré la bataille devient plus terrible, et les Français, animés par l'avantage du premier moment, se surpassent eux-mêmes en intrépidité.

     Au milieu de la mêlée, un soldat barbare assène un coup de sa bâche d'arme sur la tête du roi; son casque tombe et fait glisser le coup sur les épaules couvertes d'acier. Eudes relève sont front courbé sous le choc, et plonge son épée dans le cœur du Scandinave.

     La lutte continue ardente et les Français, frappant d'estoc et de taille, font un horrible carnage. Après une résistance désespérée, les barbares lâchent pied et se dispersent de toutes parts; les vainqueurs profitent de leur déroute, les poursuivent  l'épée dans les reins et les égorgent sans pitié.

     Une bande de fuyards avait échappé au massacre et se sauvait par la vallée du Buitel pour regagner leurs barques; mais elle est atteinte et exterminée jusqu'au dernier, près d'un hameau, qui depuis a pris son nom de cette défaite, le village de Dannevoux, qui signifie: vallée ou hécatombe des Danois (Normands), Donnorum vallis ou votum.

     Aux côtés du roi Eudes, s'était signalé dans cette bataille, un guerrier redoutable, le Comte Marc; en récompense de sa bravoure, il obtint la main de la comtesse Julie et devint par cette alliance Seigneur de Doulcon. Il fut surnommé par ses contemporains Pique-Porcs (pectens porcos), sobriquet tout à fait gaulois qu'il dût sans doute à l'acharnement avec lequel il combattit, en vingt rencontre, les barbares Normands. ( Chroniq. d'Alard. Histoire de Laon, par D. Le Long, p. 593).

     Tel est l'événement qui a eu pour théâtre le pays que nous avons sous les yeux, et pour résultat d'affermir la couronne royale sur la tête d'Eudes, en ralliant à sa cause les plus puissants seigneurs de l'Est de la France. Cette victoire mérite qu'on s'en souvienne; car c'est un des plus beaux épisodes de cette lutte héroïque des Francs contre les Normands, et notre histoire qui renferme tant de pages glorieuses, ne compte guère d'exploit plus brillant que celui de Montfaucon, où une poignée de mille braves extermina une armée de dix-neuf mille envahisseurs.

-          Mais, demande mon compagnon, ce fait d'armes est-il authentique? De qui tenez-vous ces détails si précis? Il est surprenant que nous n'en ayons point conservé la mémoire, ne fut-ce que sous la forme de quelque légende populaire.

-          C'est possible; mais le fait n'est pas douteux. Avant d'entreprendre notre petite              excursion d'aujourd'hui, j'ai voulu rafraîchir mes souvenirs et j'en ai relu le récit dans    un vieil auteur du temps, le moine Abbon, qui, après avoir pris part avec Eudes à la guerre des Normands, s'en fit encore l'historien et même le poète. (Migne Patrol, lat. Tom. CXXXII).

     Quel dommage que ces combats de barbares aient été chantés par un Homère non moins barbare, qui prend plaisir à émailler son épopée franque de casse-tête horripilants. Et pourtant, sachons gré à ce moine patriote de nous avoir conservé cet épisode sublime que nous ignorerions sans lui, et d'avoir su forger, au besoin, une langue pour célébrer les premières gloires de la France.

     Mais revenons à nos souvenirs locaux et continuons à interroger le sol que nous foulons.

     Je ne vous parlerez pas de cette fameuse Borne percée, (petra pertusa), qui marquait au XIème siècle la limite du Verdunois. Pendant des siècles tous les savants l'avaient cherchée partout; l'un la plaçait ici; un autre là, à quelques lieues près. Un jour pourtant l'un d'eux daigna se déranger et fit comme nous , il vint sur place consulter les lieux dits. Comme nous encore, il demanda à un habitant du pays s'il ne connaîtrait pas dans le ban ou le bois d'Ecurey une saison nommée la borne percée ou trouée?

     << La bonde traouée, que vous voulez dire? reprit le paysan, mais je vais vous la montrer; elle se trouve dans notre bois communal, à la limite des trois bans de Bréhéville, de Lissey et d'Ecurey.>>

     Pauvres savants qui pâlissez sur les livres, pour déchiffrer une énigme historique, quand un homme du peuple pourrait vous la résoudre d'un seul mot de son patois!

     Je ne vous décrirai pas non plus ce camp du Chatelet, assis sur la crête escarpée que vous voyez s'avancer là-bas, comme l'éperon d'un navire, entre Bréhéville et Lissey, et qui garde encore dans ses retranchements et sous ses ruines imposantes bien des surprises précieuses pour les numismates et les antiquaires de l'avenir.

     Position magnifique, en effet, qui semble toute préparée pour supporter un castel et qui rappelle les burgs féodaux des bords du Rhin. << Du haut de ce rocher, la vue s'étend au loin, jusqu'à Montmédy, dont on distingue la citadelle; et d'autre part, elle se porte jusqu'à Longwy, quoique distant d'environ 35 kilomètres. >> ( F. Liénard. Archéolog. de la Meuse. Tom. 3, p.12 ).

     Je ne m'arrêterai pas davantage à vous conter l'histoire des seigneurs des Trois-Chastiaux. Ils étaient trois frères, dont l'un habitait le château de Murault, l'autre celui du Chatelet d'Ecurey et le troisième, le manoir de Miromesnil. Comme ils s'aimaient d'amour tendre, ils avaient pris l'habitude de se souhaiter le bon soir, en s'envoyant un coup de canon; habitude fort désagréable pour les voisins et dont les corrigea Louis XIV, en rasant leurs repaires. (Jeantin, passim).

     Il me tarde de revenir à Wandersalt et de vous raconter le drame qui s'y accomplit vers l'année 978. Par là, vous jugerez de l'intérêt que m'inspire ce hameau disparu et du motif qui m'a conduit à rechercher son emplacement.

     Ici, je suivrai pas à pas notre vieil historien Wassebourg, dont j'ai transcris la page , pour m'aider à reconstituer la scène sur le terrain.

     Au Xème siècle, sur le plateau de Wandersalt s'élevait un château fort, entouré d'un certain nombre de chaumières qui formaient ce que l'on appelait alors une villa, dont est sorti notre village moderne. Cette terre appartenait au Chapitre de Verdun et parfois l'évêque y prenait son pied-à-terre, lorsque ses affaires l'amenaient à cette extrémité de son diocèse, car il est bon de vous rappeler que la limite du Verdunois s'arrêtait à Ecurey; au-delà, vers Montmédy, c'était le Luxembourg. Ce château de Wandersalt était donc un poste avancé qui défendait la fontaine, et qui, pour cela même était exposé aux surprises de l'ennemi.

     Or un jour de cette année 968, l'Evêque de Verdun, nommé Vilfrid, s'était rendu à Wandersalt, <<pour aucuns négoces de son Evesché>> (en vieux français aucun avait un sens tout à fait opposé et signifiait quelque). Il était accompagné d'une suite nombreuse; le rang du personnage, qui était issu d'une famille princière de Bavière et surtout la sécurité du voyage dans ce pays couvert de forêts exigeaient tout cet appareil militaire.

     << Pour lors, y avait un comte, nommé Sigebert (d'autres disent Sigefroy), malveillant d'icelui Vilfrid >>, contre lequel il nourrissait plusieurs griefs, que nous verrons tout à l'heure.

     << Ledict comte Sigebert, adverti que l'Evesque Vilfrid était au dict village de Wandersaulx, assembla grosse compagnie de meschans garsons et, de nuit, s'en vint circuire et en vironner la maison où il estait>>.

     Au bruit des assaillants, tous les gens de l'Evêque sont éveillés et courent aux armes faisant flèche de tout ce qui leur tombe sous la main. Mais déjà les ennemis ont escaladé les murs et pénétré dans l'enceinte du château. Il s'ensuit une mêlée affreuse où chacun frappe au hasard dans les ténèbres, au risque de pourfendre un ami au lieu d'un ennemi.

     A la tête des défenseurs se trouvait Richer, neveu de l'Evêque et archidiacre de Verdun; il lutte avec une énergie désespérée, encourage ses hommes par son exemple et tue de sa main plusieurs assaillants; mais, atteint lui-même par un coup de pique, il tombe pour ne plus se relever. << De quoi fût domage, observe Wassebourg, car il euct fait de grans biens aux églises; et desja il avait subsigné les donations faictes par son oncle Vilfrid >>

     Sa mort entraîna la reddition de la forteresse: Sigebert fit l'Evêque prisonnier et l'enferma dans un donjon, afin d'en tirer la satisfaction qu'il poursuivait.

     Ce guet-apens fit grand tapage dans toute la région. La cité de Verdun en fut très émue et députa vers le Pape et l'Empereur pour dénoncer la violence faite au seigneur Evêque.

     Le pape enjoignit à l'archevêque de Trèves et aux évêques de Toul et de Metz de procéder contre Sigebert par monitions et censure; <<ce qu'ils firent virilement>>. Le comte fut excommunié et l'entrée de l'église lui fut interdite.

     Repoussé comme un lépreux, fléchissant sous le poids de l'anathème, vaincu par les remords, Sigebert se décida enfin à rendre la liberté à son prisonnier; il demanda pardon de son péché et accepta les pénitences qu'on lui imposa.

     Il fut con damné à payer une amende considérable que l'Evêque de Verdun employa à la décoration de sa cathédrale. <<Et entr'autres fit faire une table couverte d'or à mettre devant le maistre autel de la dicte église de Nostre-Dame. Davantage, il fit fabriquer une grande couronne de cuyvre doré, où il y avait plusieurs autres petites couronnes servans de chandeliers (lustre à plusieurs étages de lumières), faicte par un tel artifice, qu'en touchant l'une, toutes les autres se mouvaient et tournaient. De laquelle couronne, je (qui escris cette présente histoire) en ai veu encores de mon temps aucunes reliques en notre église de Verdun>>.(Wassebourg, fol. 197)

     Quel mobile avait poussé Sigebert à cet acte de brigandage? Il est à croire que c'était une vengeance personnelle. Sur le conseil de Vilfrid, le comte Rodolphe avait don de sa terre de Iondreville à l'abbaye de Saint Vanne, nouvellement fondée. Sigebert, qui était héritier de Rodolphe, fut très irrité de cette donation et s'en vengea sur Vilfrid par le sac de Vandersalt, que nous venons de raconter.

     Singulier retour des choses humaines! Ce comte Sigebert ou Sigefroy (car ces deux noms sont synonymes dans nos annales) était assiégé quelques années plus tard (984) dans la place de Verdun par Lhotaire; forcé de se rendre, il était prisonnier à son tour et enfermé dans une forteresse des bords de la Marne ( Bertholet. Histoire du Luxembourg. T; III, p. 29. - Jeantin, Manuel de la Meuse, p. 231).

     Le nom de Wandersalt est encore mentionné deux ou trois fois dans nos vieilles chartes, puis finit par tomber tout à fait dans l'oubli. Quelle catastrophe a fait disparaître les derniers débris de ce hameau? J'incline à penser qu'il fut définitivement détruit par cette armée de cent mille Allemands qui au mois de juillet 1677, pilla et brûla les villages de Merles, Dombras, Saint-Laurent et Jametz, et de là, se rendit par Ecurey, Wandersalt et Sart-le-Puits à Murvaux, pour gagner ensuite Stenay et Mouzon.

     La charrue et la pioche ont fait le reste et aujourd'hui nous sommes réduits à chercher quelques vestiges de château fort et jusqu'à la place même qu'il a occupée. Et campos ubi Troja fuit!

     Je discourais encore sur cette disparition tragique de Wandersalt, quand mon compagnon me fit observer que le soleil disparaissait aussi derrière l'horizon et qu'il était temps de regagner nos foyers. Après un dernier regard jeté sur ce plateau désolé, je me remettais en route et je rentrai chez moi, impatient de révéler au monde ma découverte.

     C'est fait; et mon excursion m'aura été doublement agréable, si elle a eu le don de vous intéresser.

     Ainsi parla Delorme; et chacun de nous trouva que cette glane de souvenirs dans une contrée si aride n'était pas dépourvue d'intérêt.

Toutefois, nous fîmes, selon l'usage, le procès à ce moyen âge si violent et si barbare, qui brûlait, saccageait, ruinait des localités entières, pour assouvir une vengeance personnelle

Mais notre vénérable Nestor, M. Robinot, arrêta le flot montant de nos indignations par cette simple réflexion.      

 Oui, nos pères étaient des barbares; mais depuis cette époque de Vilfrid et de Sigebert, l'humanité a eu dix siècles pour se civiliser. Malgré cela , qui de nous pourrais dire combien de Wandersalt disparaîtront dans la prochaine guerre?….  

FIN 

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          D’autres recherches me permettent d’apporter plus de précisions quant à l’emplacement du dit château : le château de Wander-Salt aurait été fondé, vers l’an 650, par le duc verdunois Vander-Gésiles ou Egésiles.

          Vers 973, ce château appartenait, en vertu d’une charte confirmée par l’empereur d’Allemagne Othon IV, à Wicfrid, évêque de Verdun, germain d’origine, de la maison ducale de Bavière.

          Pour être agréable à Lothaire, roi de France, qui regrettait la donation qu’il avait faite du duché de Lorraine, le comte Sigebert, comme nous l’avons vu plus haut, vint assiéger Wicfrid dans son château. La résistance fut vive ; le neveu de l’évêque fut tué, et l’évêque lui-même, fait prisonnier, fut jeté dans un cachot.

          Venu pour reprendre Wander-Salt à Sigebert, Arnoux occupa les hauteurs environnantes ; puis il entra et se mit en prière dans l’ermitage de Saint Pantaléon.

          L’emplacement de Wander-Salt devait se trouver au lieu-dit « les Ruets » ; près de la source du même nom, sur la droite en allant de la ferme de Solférino à la ferme de Villeneuve. On y a mis à jour, à différentes reprises, des substructions qui selon, toutes probabilités ont appartenu au château de Wander-Salt.. (Bulletin de la SNANM de 1899, p. 117).

          Malheureusement je n’ai jamais trouvé le temps de me rendre sur place

 

GAC

Commentaires (2)

1. Pierre Goutet 24/06/2011

Quelle bonne idée que d'avoir mis en ligne cet article. Si on comprend bien, déjà à l'époque, de Vandersalt il ne restait plus rien. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas faire une petite excursion sur place dans les bois d'Haraumont. On pourra peut-être négliger les avertissements du début...

2. ROLLAND (site web) 04/03/2012

Mes grand-parents maternels vivaient à Sivry-sur-Meuse et ma mère me parla de Wandersalt qu'elle situait bien aux ruets et que votre article raconte avec bonheur. J'ai arpenté moi-même il y a longtemps le lieu qui ouvre sur de prodigieuses perspectives. La promenade pour être grandiose n'offrait aucune difficulté particulière pour un inconditionnel du pays.

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