L'abbé HANCE se rend à Ecurey

           Récit de l'abbé HANCE, originaire d'Ecurey

 

        Se rendre de Ecurey à Damvillers, le 12 novembre , au lendemain de l'armistice était peut-être audacieux mais si tentant. Grâce à un officier originaire d'Ecurey, j'ai pu accomplir ce captivant voyage. Ce simple récit plaira sans nul doute aux lecteurs du "Bulletin Meusien". Il est si doux pour l'exilé d'entendre parler du pays natal.

            Marre, Chattancourt, conservent quelques murs ébranlés.

            De Cumières, il est impossible de savoir où commence, où finit le village. Des amas de décombres sans nom où pousse une herbe flétrie. Des trous remplis d'une eau jaunâtre et c'est tout.

            Quelques troncs déchiquetés: voilà le Bois des corbeaux, théâtre des luttes les plus tragiques en mars 1916. Puis c'est la descente de Forges, dans la boue.

         << Ici était Forges >>, lit-on sur un écriteau, et c'est bien vrai. Un meneau de fenêtre indique l'église; du château, quelques poutres dans les décombres. Au cimetière civil, en partie converti en abris de défense, on voit encore la pierre tombale du capitaine Didier, une partie de la tombe de l'abbé Henri, le piédestal de la grande croix, quelques pierres de la Chapelle de la Vierge.

            De Forges à Consenvoye, on rencontre des tombes allemandes, des blockhaus en ciment mais surtout des drapeaux tricolores aux rares arbres qui subsistent , car le fameux bois de Forges n'existe plus...

            La gare de Consenvoye semble encore inviter le voyageur à se rendre à Verdun: le nom n'a même pas été effleuré par les éclats d'obus. Le génie américain est occupé à rétablir la voie.

            Le clocher de Consenvoye se dresse au dessus des ruines de l'église, mais privé de ses cloches. Les autels et la plupart des statues sont en place: quelques croix toutes nouvelles indiquent que des Français ont été victimes des derniers combats.

            L'hôtel de ville est très endommagé; la plupart des maisons ont leurs toitures éventrées ou ne sont plus que des murs branlants.

Dans la vallée de la Meuse, les villages paraissent en ruines.

            Sivry est du nombre. Son église et sa mairie ont surtout souffert des derniers bombardements. Un des clochers est abattu, le plafond nouvellement tombé git sur les dalles. Plus de tabernacle sur l'autel. Le grand Christ de l'avant cœur suspendu dans le vide étend ses bras suppliants au-dessus de ces ruines. Sur le mur blanc d'une maison en partie démolie, voisine de la maison Vigneron, des soldats nous font remarquer un portrait au fusain du sinistre Kaiser reposant sur un faisceau de chapeaux.

            Nous gravissons la côte entre les lignes de tranchées. Haraumont n'as plus que sa maison commune bien abîmée et son église sans clocher, mais dont l'intérieur intact sert de bureau américain. C'est la dure montée de la côte d'Ecurey dans la boue; le sol est bouleversé par les obus. Des canons ennemis, des mitrailleuses indiquent la fuite précipitée de l'ennemis.

            Ce n'est pas sans émotion que nous apercevons le haut de la Chalade, le clocher du pays natal: Ecurey.

            Les belles forêts sont dépouillées de leurs futaies. Les pittoresques "rochers du vieux chemin" ont disparu; des baraquements remplissent la gorge profonde des Aunes.

            Au village, plus de  civils, mais la plupart des maisons sont intactes. Ecurey semble avoir été le siège d'un important quartier général. Devant plusieurs maisons des jardinets sont établis.

            Les maisons Benjamin, Aubry, Tierba et voisins, Alfred Masson sont rasées; d'autres ont été frappées dans la matinée du 11, telle que les maisons Gustave Herbillon, Lardenois, Eugène, Willaume, Joffin et d'autres sans doute. Les maisons Péchenart et La Droitte et le clocher l'ont été plus tôt.

            L'église n'a pas souffert, elle a gardé toute sa décoration; les écoles et le presbytère sont préservés. En résumé, le village est habitable mais dégarni de tous meubles.

            Durant la matinée du 11, de 9 heures à 11 heures, les Boches bombardèrent sans interruption le village, labourant une partie du cimetière, brisant le grand vitrail de l'église, mutilant les maisons, mais surtout tuant un aumônier catholique américain et trois soldats français. Les habitants décédés depuis l'occupation ennemie ont leurs tombes surmontées d'une croix avec inscription bien lisible.

            Un train de munition était resté en gare près de Haie-Moulin; dans la matinée du 11, les Boches tentèrent de le faire sauter, vers 10 heures; les trois soldats tombèrent sous les balles de nos coloniaux. Près de 700 tombes allemandes emplissent le cimetière communal et un autre établi à côté.

            L'église de Lissey servait de cantonnement; les couchettes y sont encore; le village paraît en bon état. Trois camps de prisonniers sont établis entre Lissey et Ecurey. Les Boches comptaient bien rester au pays car trois ou quatre hectares de blé sont ensemencés près de la Croix Verte, en-dessous des vignes qui elles sont toute incultes.

            Une route monte vers le Crochet à travers le Charmel vers Réville.

            Damvillers a beaucoup souffert tant en 1914 que dans les dernières attaques. Les statues du maréchal Gérard, l'illustre libérateur de la Belgique en 1830, de Bastien-Lepage, le buste du docteur Liégeois ont pris le chemin des cloches et des orgues. C'est le cœur serré et indigné que nous contemplons ces socles dégarnis.

            L'hôtel de ville est endommagé, le passage existe toujours, le marché couvert et le presbytère sont écrasés par les obus; l'église est préservée. La belle promenade de la Verte Chaussée, la propriété Bastien-Lepage sont dénudées. Les cimetières sans murailles sont très bouleversés; le monument du grand peintre a sa façade mutilée.

            Au delà de Damvillers, ce n'est que ruines. Wavrille, Ville-devant-Chaumont, Flabas pour ne citer que les villages voisins visités offrent tous le même spectacle désolant. La gracieuse chapelle de Saint Maur ne présente plus qu'une façade mutilée.. Le sol, surtout, près de Wavrille est littéralement retourné par le terrible bombardement d'avions dont les journaux ont parlés.

            Le Bois des Caures est complètement haché par la mitraille. La bifurcation des chemins de Flabas et de Ville ont été coupés par des mines. C'est là, dit-on, que repose l'héroïque colonel Driant: nous n'avons pu reconnaître sa tombe.

            La nuit s'éclaire de fusées lumineuses lancées par de nombreux Américains qui réparent fébrilement la route. D'innombrables feux de bivouacs indiquent ce que fut Beaumont. A la lumière des feux de l'auto nous apercevons les ruines de Vacherauville, puis les maisons démantelées de Bras et de Charny

            Espérons que bientôt les prisonniers boches déblayerons ce sol tourmenté, réédifieront nos villages et que le cultivateur meusien fidèle malgré tout au foyer, d'autant plus aimé qu'il a plus souffert, viendra ramener  la vie familiale interrompue par un dur exil de quatre ans.

 

                                                                                                                                   G. Hance, curé de Fromeréville

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