L'exode de Marc RICHARD - 1

 

          L'EXODE DE Marc RCHARD

         (Récit de souvenirs des événements de la guerre de 1940 par un jeune garçon de Lissey, qui avait onze ans à la déclaration de guerre en 1939.)

          Préambule : Les lignes qui vont suivre, ne sont pas extraites d'un journal intime. Je m'efforce de faire appel à ma mémoire ; après plus d'un demi siècle, certains souvenirs se sont effacés et si dans la narration du récit , une certaine continuité semble respectée dans le déroulement des événements, il y a néanmoins des blancs que j'ai essayé d'atténuer en meublant par des descriptions dépourvues de détails; par contre là où ma mémoire est fidèle, j'en fais peut être un excès, pouvant donner l'impression d'accorder trop d'importance à l'événement : que l'on veuille bien m'en excuser.

        Ce récit commence le 10 mai 1940, date à laquelle la véritable guerre fait suite à la « drôle de guerre » qui débute le 3 septembre 1939.

          Ce matin là, les informations suivantes sont diffusées à la T.S.F : « Les troupes allemandes ont commencé d'envahir la Hollande, la Belgique et le Luxembourg aux premières heures de l'aube ».

          A cet instant, il était clair que les allemands contournaient la ligne Maginot par le nord et que la neutralité de ces trois pays n'était qu'une chimère. La suite, tout le monde la connaît : l'effondrement de ces nations et de l'armée française qui s'était portée au devant de l'ennemi.

          Dès le 11, au matin, l'aviation allemande entrait en action au dessus de notre région, attaquant à la bombe et à la mitrailleuse les convois militaires français qui commencent à converger vers le nord.
Vers sept heures, une formation aérienne survole Lissey. Nous étions dehors, le nez en l'air, mon père, mon frère et moi, la D.C.A (défense anti-aérienne : une batterie de 75 était positionnée au bord de la route à l'entrée du village de VITTARVILLE) entre en action. Les flocons noirs des explosions se multiplient autour des avions. Soudain, un sifflement inhabituel, déchire l'air : mon père dit à cet instant « Allez à la cave, ce sont des bombes ! » A peine avions nous fait quelques pas en direction de celle-ci, qu'une énorme explosion fait tomber une vitre de la fenêtre de la cuisine et une autre de la chambre. Une fumée noire apparaît au dessus de la maison, en face, en direction du sud : cette fois c'est la guerre, la vraie, celle qui tue.

          Le moment d'affolement passé, de nouveau, nous voilà dehors ; mon pied butte dans un éclat d'obus provenant de la D.C.A, tombé juste à l'endroit où nous nous trouvions avant le bombardement. Après un rapide examen de la situation, il ne fait plus de doute : c'est entre Lissey et Ecurey. De la fumée stagne encore dans cette direction et de la fumée aussi, à l'opposé, direction nord, à 300 mètres, à peine, des dernières maisons, dans les champs : que visaient-ils là ? Mystère...Plus tard, nous devions découvrir là, un entonnoir impressionnant.

          Point de mystère en ce qui concerne le côté sud : un convoi de véhicules militaires y était arrêté ; des soldats commençaient à arriver, hagards, choqués, prononçant des paroles incohérentes. Nous réalisâmes qu'il y avait des victimes en nombre. Un grand gaillard, vêtu d'un blouson de cuir, un pansement autour de la tête disait que son adjudant avait été tué, à ses côtés ; courant ensemble, il s'était aperçu, à un moment, que le malheureux courait sans sa tête.

          Peu à peu, les habitants venaient aux nouvelles ; nous apprîmes que « c'était tombé dans notre champ : "au fossé pierreux". Plus tard dans la matinée, nous décidons, avec mon frère, de nous rendre sur les lieux. Quelle ne fut pas notre surprise ! A l'endroit même où celui-ci avait laissé le canadien (instrument aratoire, appelé aussi extirpateur, tiré par des chevaux) la veille : un entonnoir béant, de plus de 2m, 50 de profondeur et d'un diamètre imposant ; plus de canadien. Le plus gros morceau, retrouvé plus tard, était une dent entière, c'est tout.

          Les cadavres avaient été enlevés, sept seront dénombrés, des débris humains  parsèment encore çà et là le terrain. Une main gisait là avec la plaque identitaire au poignet. A 12 ans, je découvrais les horreurs de la guerre. Trois bombes étaient tombées à quelques mètres de la chaussée dont une qui n'avait pas explosée, tombée à 3 mètres , à peine, de Monsieur Charles Bernard qui allait travailler à la scierie d'Ecurey : il s'était jeté dans le fossé, par réflexe d'ancien combattant.

          Les victimes furent transportées à l'église et inhumées le lendemain, dignement, dans des cercueils en bois blanc.

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 Liste des victimes  Adjudant DARTOY  Inhumation provisoire dans le cimetière

 

          Dans son journal de marche, le lieutenant Pierre-Louis MALLEN (1ère Division d'Infanterie Coloniale, 12 ème Régiment de Tirailleurs Sénégalais, Section Renseignements) nous relate ce même événement:

          Vendredi 10 mai 1940

          Exercice de cadres dans la région Est de Montfaucon:"organisation et déplacement des P.C" ....

          En arrivant sur le terrain nous apprenons qu'il y a alerte: les Allemands auraient envahi la Belgique... Que de fois dèjà depuis huit mois ai-je entendu cela ! Mais c'est officiel. On a capté Radio Bruxelles. On rectifie les lignes téléphoniques et on rentre. Préparatifs de départ annoncés comme éventuels. A la tombée de la nuit, en auto, je quitte Dannevoux (où nous sommes depuis un mois). Sivry, Haraumont, Ecurey, Petite Lissey, Lissey, où nous arrivons dans la nuit. Des artilleurs "de secteur" en cantonnement ici nous offrent un verre. On ne pourra pas avoir de chambres à cause de réfugiés belges qu'on attend. Néanmoins, les camarades vont s'installer dans les maisons vides. Etant de service, je me couche, dans mon hamac, au P.C qui est installé dans la salle de la petite mairie du village.

          Samedi 11 mai 1940

          Réveil au petit jour. Des avions dans le ciel. Regardons avec curiosité les tirs de la D.C.A, nous cachant un peu dans les portes par crainte des éclats de ce tir. Or voici un terrible sifflement de sirènes. Est-ce un avion volant bas ? les oiseaux affolés tourbillonnent. Une explosion terriblement brutale. Les fenêtres de la mairie battent. J'entre dans la maison en face de la mairie, rassurant à tout hasard la femme et l'enfant qui s'y trouvent. Deuxième explosion. Puis calme. Je vais avec le capitaine Le Moult vers le point de chute de la première bombe (N.O. du village) pour ramasser les débris de bombe aux fins d'envoi à la Division (c'est dans mon rôle). Mais je m'arrête en voyant des blessés: un adjudant, les leggings éclatés d'où sortent des chairs sanglantes, adjure qu'on le soigne et crie <<Qu'on fasse partir ces camions>>. En effet l'objectif des avions c'était cette colonne de camions, EHR (Escadron Hors Rang) d'un régiment d'automitrailleuses qui vient d'opérer dans le Luxembourg et recule. Il y a d'autres blessés et des morts. Je conduis vers le village un blessé à la main. [Le lendemain ou surlendemain, j'assisterai à l'enterrement des victimes: à l'église du village, des cercueils de bois blanc taché de sang (et qui salissent les dalles); des fleurs de villageoises; les honneurs rendus par 12 hommes de chez nous commandés par l'adjudant Vacher, mon adjoint. Le petit cimetière dans le chemin montant. Les croix blanches. L'adieu des camarades des victimes. seuls du régiment y assistaient le capitaine Dauriat et moi]. Lamentable cortège des réfugiés.

         Nouvelles alertes aèriennes. Courrons sur la colline où des tranchées avaient été creusées jadis. Nous y installons en principe le P.C. Cependant, il se tient pratiquement toujours à la mairie. Mais je m'occupe d'organiser un observatoire pour les alertes aux avions [un avion a été abattu (un de ces jours); les motos y vont. Malheureusement c'est un chasseur français. le pilote n'est que légèrement blessé]

          Dimanche 12 mai 1940

          Bout de messe

          Couché dans mon hamac installé dans la tranché - observatoire. Popotes installées dans une maison du village. En y allant, je vois tomber à côté de moi des débris d'obus de DCA fort tranchants.

         Lundi 13 mai 1940

        .......

        Nous recevons l'ordre de départ à la nuit pour aller à Mont-devant-Sassey. Allé en auto avec Guezé à Petite Lissey et dans les bois certaines unités que nous ne trouvons pas. retour à Lissey. Longue étape en auto, rendue difficile par la nécessité de doubler, tout le long, des troupes (sans allumer les phares)........

 
 

          Les jours qui suivirent furent difficiles. Les convois militaires se dirigeant vers le nord étaient régulièrement attaqués par l'aviation allemande ; une colonne de bus parisiens à plate-forme arrière, bourrés de soldats a été violemment bombardée entre Damvillers et VILLE-devant-CHAUMONT. De nombreux véhicules furent détruits, avec un grand nombre de victimes : cette nouvelle a été rapportée par Jean ROUYER, futur chanoine, mobilisé à Verdun, qui venait rendre visite à sa mère, à Lissey ; il avait été pris dans le convoi avec sa moto.
          Nous passions une grande partie du temps dans la cave. Les 13 - 14 - 15 mai ont été les journées les plus pénibles ; les communiqués à la T.S.F n'étaient pas très rassurants, nos troupes se repliaient sur des positions préparées à l'avance, nous disait-on : en fait, le front était enfoncé à Sedan, la Meuse traversée en plusieurs endroits. Mes parents envisageaient sérieusement d'évacuer : un ouvrier espagnol qui résidait chez la mère du chanoine ROUYER - Mme Pauline - s'occuperait des vaches laitières en attendant. Nous partirions avec les 3 chevaux attelés à un chariot, sur lequel on entasserait de la literie, de la vaisselle - attirail de première nécessité - , des victuailles diverses. Après concertation avec plusieurs familles, nous décidâmes de partir ensemble, voici la liste : 

RICHARD

Jean

mon père

 

Hélène

ma mère

COLLIN

Eugène

mon grand père

RICHARD

Pierre

mon frère

 

Marc

moi-même

 

RICHARD

Gustave

mon oncle

 

Valentine

ma tante

 

Delphine

maman de mon oncle

 

 

 

 

ROUYER

Marius

mon oncle

 

Marguerite

ma tante

 

Bernadette

leur fille

 

Maurice

leur fils

 

Anna

maman de mon oncle

 

SIROT

René

voisin

 

Yvonne

sa femme

 

Thérèse

leur fille

LAVALLEE

Alice

grand mère

SIROT

Raymonde

fille

 

Nicole

fille ( 2 ans )

SIROT

Benjamin

cousin

 

Herminie

femme

 

Thérèse

fille

 

Constant

père de René

 

Angèle

femme

 

Berthe

fille

ROSSION

Josèphine

belle-sœur

          Au total : 8 chevaux, 3 chariots, une charrette, 6 familles, 26 personnes âgées de 2 ans à 82 ans. 

          Première étape: Les préparatifs terminés, nous partons le 16 mai , sur le soir, afin d'éviter les bombardements aériens, les avions sortant rarement la nuit ; destination : DAMLOUP, à une trentaine de kilomètres. 

          Nous arrivons, à la tombée de la nuit, sur la portion de route sur laquelle je relate le bombardement de l'avant veille. Des bus brûlés, d'autres détruits, jonchaient le sol : vision de guerre. Il fallait slalomer entre les entonnoirs et les épaves, sur plusieurs kilomètres.

          La nuit est maintenant tombée et nous cheminons régulièrement : AZANNES, GREMILLY. Mes parents m'invitent à monter sur le chariot, car je marchais depuis le départ : je refusai énergiquement. Je voulais faire l'étape comme les grands, jusqu'au moment où dans la traversée du bois de GREMILLY, je me suis endormi , en marchant, et , roulant sur la route , dans un bruit de gamelle, car tout un chacun portait son masque à gaz, en bandoulière, dans un étui métallique. Epuisé, finalement, j'acceptai de monter sur le chariot et m'endormi immédiatement.
Lorsque je m'éveillai apparurent les premières lueurs de l'aube, nous traversions DIEPPE-SOUS-DOUAUMONT. A cette heure matinale, les rues étaient désertes. Nous approchons, enfin, du but. A un kilomètre, voilà que la route est barrée : une bombe non explosée serait tombée dans le fossé ( la crainte d'une bombe à retardement est toujours redoutée ). Il faut faire demi tour. Cette fois, c'est à DIEPPE qu'il va falloir faire étape. Nous sommes au petit matin et peu de personnes sont déjà levées. Enfin notre petit convoi trouve des cantonnements acceptables : ici une grange, là un local inoccupé ; néanmoins, nous avons l'impression de déranger la quiétude de ces braves gens, car ici un calme étrange règne : pas le moindre bruit d'avion, pas le moindre éclatement de D.C.A, nous ne sommes plus en guerre....et ce ciel sans nuage, de surcroît, qui nous accompagne depuis le début de ces événements augmente cette ambiance d'irréalité. Nous sommes hébergés chez des cultivateurs, nous prenons nos repas dans leur cuisine et couchons dans la grange, sur la paille.

          Deuxième étape . 18 mai: Désormais, nous partirons de jour, le calme semblant être revenu dans les airs, choisissant un itinéraire fait de petites routes ; autant que possible, tentant d'éviter les convois militaires empruntant les grands axes, arrêtant au hasard lorsque les chevaux manifestent de la fatigue. Nous partons de DIEPPE dans la matinée, direction sud. Après un parcours sans histoire, nous arrivons à BONZEE. Les chevaux ayant soif, nous arrêtons pour les abreuver dans un ruisseau traversant le village et puis nous décidons de faire étape. Très rapidement, nous nous rendons compte que nous ne sommes pas les bienvenus ; les volets des fenêtres se ferment, les gens rentrent chez eux . Nous avons la désagréable impression d'être considéré comme une tribu de Tziganes. Ces gens n'ayant encore rien vu de la guerre, n'imaginent pas ce que celle-ci leur réserve. Est-ce que l'on va pouvoir rester ici pour la nuit ? Mon oncle qui est maire de Lissey prend contact avec le maire local, l'atmosphère se détend peu à peu. Finalement celui- ci fait le tour de ses administrés afin de nous trouver un hébergement pour la nuit. Cet homme, grand blessé de guerre, marchait difficilement avec deux cannes. Aujourd'hui, j'ai encore le souvenir de la claudication sonore qui trahissait le métal dans les jambes de son pantalon. Finalement, après beaucoup de difficultés, on trouve à  loger tout le monde, tant bien que mal.

          Dans notre malheur, nous trouvions encore des moments où le rire nous aidait à supporter la précarité de notre situation. Dans un local attribué à une famille d'entre nous, sorte de chambre à four équipée d'une cheminée, nous décidons de faire une omelette au jambon, les uns fournissant les œufs, les autres le jambon, pour une fois que nous avions une cheminée à notre disposition, avec quelques morceaux de bois. C'était l'oncle M. qui avait fourni le jambon. Dès les premières tranches, il semblait que celles-ci étaient en proie à une étrange agitation. Il s'avérait bien vite qu'une mouche, pleine d'imagination, avait élu domicile en cet endroit afin d'y perpétuer l'espèce. <<Baye'm çà>> dit la grand'mère, <<anna c'nest rie d'çà, j'ma va l'raclay>> ( donnez moi çà, ce n'est rien, je vais le racler ). Elle pris le jambon sur ses genoux et armée d'un couteau de cuisine, elle se mit à racler consciencieusement cette colonie d'importuns, et pour faire disparaître toute trace, elle glissa le tout dans son sac à main.

          Ces joyeux moments, nous faisaient oublier les mauvaises nouvelles du front. Il semblait que l'armée française refluait vers la mer ; au travers des communiqués oiseux du G.Q.G, on redoutait le pire. L'explication à ce grand calme trompeur qui régnait maintenant dans notre région tenait à ce que cette tornade s'était déplacée vers l'ouest.

          Troisième  étape : Départ dans la matinée, direction sud-ouest. Nous traversons la Meuse à GENICOURT et nous arrivons à BENOITE-VAUX, sanctuaire de la Vierge. Nous n'avons aucune peine à trouver le gîte. J'ai couché dans un lit, pour la première fois depuis le départ. Profitant de la sainteté des lieux, la plupart d'entre nous allons prier la Vierge, implorant sa protection pour nos personnes et pour la France. Le temps est toujours au beau fixe : si ce n'était la guerre, ce périple à travers la Meuse bucolique serait un véritable enchantement.

          Quatrième étape : Nous partons le matin vers le sud. La petite route serpente dans la forêt et nous voici à COUROUVRE. Nous faisons une pause pour permettre à mon père d'aller se recueillir sur la tombe d'un parent dont je n'avais jamais entendu parler.

          Bientôt PIERREFITTE-sur-AIRE, NICEY et nous arrêtons à VILLE-DEVANT-BELRAIN. Aucune difficulté majeure pour nous loger ; là encore, je couche dans un lit que je partage avec mon frère. Nous prenons nos repas chez un Monsieur qui vit avec une servante : personnes d'une grande gentillesse. La dame me donna un album de B.D.'L'EPATANT' que j'ai feuilleté encore bien longtemps après ,avec les aventures des Pieds nickelés, entre autre.

          Cinquième étape : Nous quittons le village, tôt le matin, direction sud. L'abbé CHABOT, curé d'ECUREY et de LISSEY, quelques temps auparavant, avait dit à mes parents que si on devait évacuer un jour, il nous donnait rendez-vous à MELIGNY-LE-GRAND, pays d'où était originaire sa servante Mademoiselle ALIDA. L'étape se déroule sans histoire : plus d'avions dans le ciel. Au hasard des rencontres , nous revoyons des soldats du 2éme train des équipages, cantonnés à LISSEY l'hiver dernier et qui, semble-t-il, erraient au hasard. Nous arrivâmes en fin d'après-midi, l'abbé CHABOT nous accueilli sur le perron du presbytère : enfin nous allions pouvoir souffler un peu. Il y avait suffisamment de place pour y héberger plusieurs personnes ; du moins provisoirement.

          LISSEY, bien entendu, était souvent au centre des conversations ; nous avions eu des nouvelles par des personnes du village, rencontrées à LIGNIERE, qui partaient en car vers une destination inconnue ( ces gens sont finalement allés en Côte D'or ) Qu'allons nous retrouver en rentrant, si toute fois nous rentrons ? Que devenait notre cheptel ? FELICIEN (un ouvrier espagnol) s'en sortait-il , était-il encore là pour longtemps , puisque les derniers civils partaient par petits groupes ?

          Sur le plan militaire, les choses ne s'arrangeaient pas : les Anglais embarquaient à Dunkerque, les Belges avaient capitulé, mais nous gagnerons parce que nous sommes les plus forts continuaient à marteler nos dirigeants.....

          Nous dormons, avec mon frère, chez une brave dame déjà âgée. Grand était mon étonnement de voir que, dans certaines maisons, la cuisine était encore en terre battue, comme c'était le cas ici. Une immense cheminée mangeait la moitié du plafond , il suffisait de lever les yeux pour voir le ciel par son ouverture. Cela n'enlevait rien à la grande gentillesse de cette personne.

          Le calme apparent de la situation était faussement trompeur, il donnait l'impression d'une certaine stabilisation du front ; situation qu'attendaient nos parents qui avaient vécu 1914-18. Ceux-ci avaient déjà fait des projets pour rester dans le coin. Mon oncle G. prospectait, à l'aide de sa bicyclette, les villages environnants, afin d'y trouver des logements décents. Les familles SIROT R., C., B., et Mme ROSSION avaient trouvé à NAIVE-EN-BLOIS et étaient déjà parties ; la famille ROUYER partait pour MELIGNY-LE-PETIT. Finalement, nous allions échouer à BOVIOLLES, petit village à 5 kms : maison avec quelques meubles en mauvais état, planchers effondrés par endroits, dans les chambres, des bois de lits avec sommiers. Avec un peu de temps, cela pouvait s'arranger.

          Le poste de T.S.F était désormais installé et nous donnait régulièrement les informations : on appris l'entrée en guerre de l'Italie et que des combats acharnés se déroulaient dans le nord.

          C'est alors que l'on décida que j'irais à l'école...puisque j'étais toujours d'âge scolaire.

          Première matinée d'école : l'institutrice est une toute jeune fille, la plupart des maîtres étant mobilisés. Il va falloir que je me fasse de nouveaux camarades, ce qui à priori, n'est pas déplaisant. Parmi les garçons, il en est un qui joue »les caïds » . Profitant de la venue d'un petit nouveau, par se attitudes, il me fait comprendre que je devrai me soumettre à son autorité, ceci dès la récréation du matin. A la rentrée de l'après-midi, il vient me provoquer, me bouscule, je ne me laisse pas faire. Il a pour lui l'avantage de l'âge et de la taille. Il me jette à terre et se roule sur moi et, dans le feu de l'action, me casse la jambe droite.

          J'ai perçu très nettement le craquement. J'en ai conservé un souvenir très précis.

          Je pleure, j'essaie de me relever ; hélas, je me rends à l'évidence, j'ai la jambe cassée. L'institutrice alertée par mes cris, complètement paniquée, ne sait que faire ( sans doute, une surveillance plus étroite de sa part aurait évité cet accident). Des gens s'affairent autour de moi. Lorsque je reprends mes esprits, je suis transporté sur une chaise par trois hommes qui me ramènent dans notre nouvelle maison.

          Comme si on n'avait pas assez d'ennuis comme cela ! On n'avait pas besoin de cela ! Cette complainte est reprise en cœur par tout le monde autour de moi.

          On m'installe sur une sorte de grabat, en attendant le médecin. Celui-ci vient de LIGNY-EN-BARROIS. Il ne lui faut pas longtemps pour établir son diagnostic : j'ai une fracture du tibia, sans déplacement de l'os. Il y en a pour un mois et demi de plâtre. Comme l'enflure est rapide, il préfère me mettre des attèles pendant une semaine et me plâtrer ensuite. A l'aide de vieux cartons que l'on trouve dans le grenier, le docteur découpe des bandes qu'il fixe autour de la jambe avec des bandes ''Velpo''. Je reviendrai dans une semaine, dit-il, en prenant congé. La semaine s'écoule petit à petit, je souffre beaucoup et surtout l'inquiétude reprend avec les mauvaises nouvelles de la guerre. Les Allemands franchissent la Somme : on ne parle plus de victoire, mais de replis stratégiques.

          Nous avons comme voisin, une famille d'agriculteurs. Le fils , jeune garçon de mon âge, vient me voir de temps en temps. Il m'apprend que le jeune garçon qui m'a blessé, élevé par sa grand-mère, n'a pas reparu à la maison pendant 24 heures.

          Cette fois, je suis plâtré. Le docteur est venu, un après-midi. J'ai terriblement souffert lorsque l'on m'a enfilé le bas de femme pour isoler le plâtre de la peau ; la jambe était devenue très sensible. Deux personnes me tenaient pendant cette opération, le sang coulait de ma bouche, tellement je hurlais .

          Le docteur nous conseille de partir ; essayer de gagner LANGRES au plus vite ; l'armée allemande menacerait d'isoler le nord-est de la France. Nous sommes à la fin de la première semaine de juin.

          Mon père aménage le chariot à l'aide de gaules de noisetiers. Il en fait des arceaux qu'il fixe d'une ridelle à l'autre et recouvre d'une bâche, le faisant ressembler curieusement aux chariots de la conquête de l'ouest américain. Il faut installer des matelas superposés afin que je sois installé le plus confortablement possible. A mon côté, la maman de mon oncle G., âgée de 82 ans, presque impotente. On fait avertir la famille ROUYER, à MELIGNY-LE-PETIT, du prochain départ. Nous n'avons plus de nouvelles de la famille SIROT, nous partirons sans eux.

Suite du récit de Marc Richard: Exode 2

 

        

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